dimanche 3 mars 2013

New 52 : Bilan de Février (3)

Les Autres Univers  : The Edge et The Dark


Stormwatch #17 (Milligan/Conrad) : 


A chaque occasion où j'ai pu m'exprimer sur Stormwatch, je n'ai jamais pu m'empêcher de me laisser aller à la nostalgie de feu le label Wildstorm. Et encore aujourd'hui, quand il m'arrive de voir ce que sont devenus Apollo, Midnighter, Jack et Jenny, j'ai un pincement au coeur sur le level-down abusé qu'ils ont subi. En plus, on ne peut pas dire que la série version New 52 ait été bien traitée par DC. Cornell (passage rapide), puis Jenkins (passage cours et catastrophique) ont tenté en vain de lancer la série, et Milligan a du jongler avec pas mal d'intrigues en cours sur le titre. Un nouveau passage de témoin qui ne partait pas sous les meilleurs auspices puisque Milligan avait préféré mêlé ses deux séries (Red Lantern et Stormwatch) sans grande logique. Mais à mon tour de faire amende honorable, car cela fait depuis quelques numéros que Milligan nous sort des numéros très convaincants. Non seulement il s'est enfin décidé à travailler son équipe, mais en plus il est en passe de conclure pas mal d'intrigues initiées par Cornell. Concrètement, Milligan joue la carte scénaristique de la division de l'équipe. Un Tanner infiltré avait tenté d'exclure Midnighter, mais la supercherie a vite été découverte. La paix ? Que Nenni, car c'est au tour de l'Ingénieur de péter un câble et de virer psychopathe. Jenny et Jack sont quasiment out, seuls Midnighter et Apollo sont encore capables de mener la résistance. On perd un petit peu de l'esprit Stormwatch (a fortiori, oubliez The Authority) mais au moins l'histoire est bien rythmée et intéressante. En outre, si vous me laissez filer la métaphore, Milligan aura bien rangé le bordel laissé par ses petits camarades pour laisser à son successeur une chambre bien ordonnée. Jim Starlin (qui reprend la série au #19) sera bien heureux de pouvoir utiliser des jouets bien à leur place et débuter son run sur des bases saines. C'est pas la panacée, mais c'est toujours ça de pris. En tout cas j'attends avec une certaine impatience le prochain numéro.

Justice League Dark #16 (Lemire/Fawkes/Janin)


A contrario de Stormwatch, voilà une série qui suit son bout de chemin. Le passage de Jeff Lemire a fait grand bien au titre. En lançant une grande intrigue autour des Books of Magic, Lemire a réussi à faire de Justice League Dark une vraie pierre angulaire de l'univers Dark autour duquel gravitent quasiment tous les personnages de l'univers Dark. En clair, JLD est une vraie série Justice League, et non pas une simple facilité sémantique. A la fin du #15 de JLD, Lemire s'est permis une petite réinterprétation (ce qui est toujours bienvenu) des fameux Books of Magic, pour en faire des portails sur un autre monde. Le #16 ouvre donc l'arc The Death of Magic, nos héros étant perdus dans un univers où la magie a été mis au pas par la science. Lemire et Fawkes (destiné à reprendre la série seul au #20) nous livrent un numéro encore une fois passionnant, et l'on sent parfaitement où nos comparses vont nous mener. La cohérence de l'ensemble est donc appréciable, on attend avec impatience la suite des aventures pour nos héros bien mal embarqués. On comprend en tout cas pourquoi Urban Comics s'intéresse maintenant de près à la série et s'apprête vraisemblablement à la publier en vf. Au niveau des dessins, j'avais auparavant exprimé certaines réserves sur le graphisme de Mikel Janin. Oubliez ce que j'ai écrit, les planches sont magnifiques

New 52 : Bilan de Février (2)

Suite des critiques sur les publications DC pour le mois de février

Univers Justice League


Green Arrow #17 (Lemire/Sorrentino) : 


Non, ce n'est pas la série TV qui m'a incité à me mettre à Green Arrow. Un seul nom m'a suffit : Jeff Lemire, dont j'adore le travail sur Animal Man et Justice League Dark. Et depuis l'expérience Aquaman par Johns, je me dis qu'aucun personnage n'est a priori ridicule ou dénué d'intérêt. Difficile par contre de vous décrire les changements de ton sur la série ou de me prononcer sur la nouvelle direction empruntée par Lemire par rapport à Giffen ou Nocenti. Parce que de manière incontestable, ce numéro se présente comme une rupture dans la série avec un Green Arrow aux abois, malmené de bout en bout, et clairement destiné à repenser son rôle dans Starling City. Lemire joue la carte du début de run version déchéance en accéléré sans trop livrer d'éléments. Une manière efficace (et efficiente) d'appâter le lecteur qui a ainsi une furieuse envie d'en savoir plus. Impossible en somme de se prononcer sur la qualité d'un run qui vient à peine de débuter, mais Lemire pose d'emblée sa pâte sur le titre qui s'annonce prometteur. Un mot sur les dessins de Sorrentino. C'est très particulier, avec une alternance colorisation/noir et blanc qui peut surprendre. Indéniablement cela apporte un cachet sur le titre en le dotant d'une identité propre. Personnellement, je suis convaincu. 

Action Comics #17 (Morrison/Walker/Morales) : 


Heum... C'est extrêmement compliqué de commenter ce numéro. J'aime bien Grant Morrison, ou du moins je me convaincs peut-être que j'aime Grant Morrison. En fait je dois sûrement aimer me sentir stupide à la fin de mes lectures de comics. Il n'y a qu'un numéro de Morrison qui peut vous faire cet effet, on ne peut pas enlever ça au Britannique. Plus sérieusement, on sent que Morrison est en train de boucler son run (plus qu'un numéro), et que tous les éléments ébauchés sont en train de s'assembler :  la Légion des Super-Héros, la destinée héroïque de Superman, la Cinquième Dimension, les Univers Parallèles. Je me répète, je n'ai pas tout compris, mais vous connaissez cette narration particulière de Morrison où l'on jongle d'un univers à un autre, où les phrases semblent absurdes, mais où tout doit cependant faire sens dans le grand plan du scénariste (et impossible pour moi de me prononcer sur sa cohérence). A mon avis, il faudra que je reprenne tous mes numéros d'Action Comics pour réellement apprécier le run de Morrison, ce qui est un tantinet frustrant tout de même.  Donc rendez-vous le mois prochain pour un avis un peu plus construit. Rien à dire sur Morales et Walker, plutôt en forme, et qui rendent service à ce numéro plutôt riche en scènes d'action.

Wonder Woman #17 (Azzarello/Akins/Pinna) : 


Wonder Woman doit être une des plus grandes et bonnes surprises des New 52. La série est une des celles qui a subi le plus de modifications dans cette nouvelle continuité et le fait qu'Azzarello ait quelque peu dissocié sa série du reste de l'univers DC l'a paradoxalement dotée d'une tonalité propre immédiatement identifiable. Depuis le premier numéro, le scénariste mène son héroïne d'une plume de maître et semble parfaitement savoir où aller. Et ce numéro ne fait pas exception. Azzarello développe toutes ses sous-intrigues que ce soit le retour du Premier Né, la relation Zola/Hera (délicieuse en mortelle désabusée), l'arrivée de War et Strife dans l'équation. Autant dire que le numéro est riche, dense, passionnant, à la fois drôle tout en étant bourrin quand il le faut. Vu le cliffangher final, la quête du dernier fils de Zeus va bientôt se terminer, mais les potentialités de la mythologie version Wonder Woman semblent illimitées. Pour le dessin, on alterne (si j'ai bien compris) entre Akins et Pinna (pour les pages consacrées au Premier Né). Dans la continuité du travail effectué, les planches d'Akins contribuent à consolider l'identité de la série et restent extrêmement agréables à la lecture. Un sans faute pour l'Amazone, qui confirme être une des valeurs sûres des New 52.

New 52 : Bilan de Février (1)

Bonnes résolutions pour ce début d'année 2013 pour les futures chroniques de comics.  Concernant la VO, je vais tenter un nouveau format pour garder un certain rythme de publication. Les critiques détaillées vont donc céder le pas à de la chronique de masse mensuelle. Pour ce premier numéro, nous nous intéresserons donc aux séries VO de DC que je continue à suivre. Crossovers obligent, certains titres vont passer à la trappe (Batman #17, Detective Comics #17, Justice League #17, Animal Man #17 et Swamp Thing #17), mais il reste tout de même une petite pelletée de titres à commenter. 

Univers Batman

 

Catwoman #17 (Nocenti/Sandoval) :  


Il est de plus en plus difficile de savoir où va la série depuis pas mal de numéros. Le départ de Winick a fait du dégât, sans parler de la participation obligée à Death of the Family. Bref, Ann Nocenti a du mal à prendre ses marques, a orchestré dans les deux derniers numéros une pénible intrigue autour de la Black Room. Malheureusement ce nouveau numéro ne relève pas le niveau, avec une classique histoire autour d'un vol de tableau. Nocenti tente malgré tout de ramener son héroïne sur de bons rails et ouvre son récit sur une menace que l'on imagine conséquente. En dépit de ses efforts, je trouve que Nocenti nous dépeint une Catwoman un peu trop teenager, ce qui tranche justement avec l'ébauche du personnage par Winick. Par contre, au niveau du dessin, rien à redire Sandoval nous livre de beaux dessins. Pas dit toutefois que je continue à investir sur ce titre qui ne cesse de me décevoir.

Batgirl #17 (Fawks/Sampere) :


Nouvelle équipe sur le titre, avec notamment l'éviction actée et très controversée de Gail Simone sur le titre. Pas de grande révolution, puisque Fawkes marche clairement dans les clous de son prédécesseur. Ce numéro fonctionne presque comme un Aftermath de Death of the Family. Barbara Gordon doit donc gérer le retour de son frère qui lui a déjà joué un vilain tour avec le Joker. On retrouve le Jim Gordon Jr de Sombre Miroir,  en bon sociopathe qui se respecte. Rien de très novateur, mais le numéro se lit bien. Pas dit toutefois que cela suffise pour que je mette à Batgirl... Pour les dessins, j'aime bien ce que fait Sampere, avec un trait assez mature qui donne un rendu plutôt sombre à l'univers de Batgirl.

 

 

 

 

Talon #4 (Tynion IV/March) : 


Il y avait de quoi douter a priori de la pérennité (voire du bien-fondé)  d'un titre spin-off, fruit de la hype autour de Scott Snyder et de sa montée en puissance au sein de DC. Heureusement, Talon nous fait démentir, et sans être la série du siècle, s'impose comme un titre attachant et agréable à lire. Vu que le héros est un ergot renégat, l'action est au rendez-vous, mais Tynion IV n'oublie pas la mythologie de la Cours des Hiboux et profite de sa série pour l'étoffer. Dans ce numéro Calvin Rose est opposé à Félix Harmon, alias le Boucher de Gotham, un des ergots psychopathes réveillé in extremis par une Cours aux abois. Calvin Rose s'en sort non sans mal, et le numéro s'achève avec un retour promis à Gotham (Oh yeah). Au dessin sur Talon, March est en forme, donc c'est beau et son trait sert parfaitement la tonalité de la série.

 

 

Batman The Dark Knight #16 (Hurwitz/Van Sciver) : 


Je m'étais juré d'arrêter BTDK car la série pataugeait depuis quelques numéros. Laissé à l'abandon par ses scénaristes, BTDK semblait même voguer en dehors de la continuité New 52. Conscient des failles patentes du titre à l'écriture,  DC a appelé à la rescousse l'écrivain Gregg Hurwitz pour conclure (et pas forcément de manière convaincante) l'arc sur Scarecrow. Autant dire que c'est presque un miracle pour ma part d'avoir acheté ce nouveau numéro (je ne me l'explique pas encore). Et grand bien m'en a pris, car Hurwitz signe un grand début d'arc. Voilà donc l'arrivée du Mad Hatter (Le Chapelier Fou) dans les New 52, et niveau flippe, le nabot n'a rien à envier au Joker. Hurwitz n'oublie pas Bruce Wayne en route et signe des dialogues efficaces pour souligner les déboires sentimentaux et émotionnels de son protagoniste. Au dessin, Ethan Van Sciver remplace David Finch (parti sur la nouvelle série JLA), et il n'y a pas de quoi regretter ce changement. Le dessin est superbe, sa vision du chapelier est excellente et certaines planches sont particulièrement bien pensées. L'esprit Dark Knight est présent dans tout le numéro, bref que du bonheur. C'est incontestablement mon coup de coeur de Février. Bref, s'il faut essayer BTDK, l'opportunité est trop belle pour ne pas la saisir.


A bientôt pour la suite des bilans.

samedi 2 mars 2013

IL, de Derek Van Arman

Lorsque l'hiver s'attarde dans le Sud de la France et que de surcroît cette rentrée littéraire 2013 a bien du mal à vous emballer, deux solutions vous guettent : s'en remettre aux classiques ou bien s'enfiler un bon polar. Et pourquoi ne pas allier les deux grâce à Sonatine ? Alors certes, l'argument de vente du "Attention roman culte à l'auteur poursuivi par le FBI pour cause de roman trop réaliste" peut sembler un poil exagéré, mais ce n'est pas une raison de ne pas s'intéresser à Il, de Derek Van Arman, publié en 1992 aux Etats-Unis et jusqu'ici inédit en France.

Il se situe dans la tradition des romans policiers sur les tueurs en série. Derek Van Arman lui décide de faire les choses en grand en mettant en scène plusieurs tueurs en série en activité dans le même roman. C'est d'ailleurs une série de meurtres/disparitions dans l'Est des USA qui déclenchent les différentes enquêtes menées par Jack Scott, profiler en chef d'une cellule fédérale spécialement chargé des tueurs en série. Et là où Derek Van Arman va décidément plus loin, c'est qu'il ne se borne pas à guider le lecteur au prisme des seuls enquêteurs, mais nous offre aussi le point de vue des T-Recs (les tueurs récréatifs) en chasse de leurs victimes. L'écrivain brouille ainsi les statuts de ces personnages, les traqueurs devenant tour à tour les traqués. Difficile toutefois de vous offrir un résumé digne de ce nom car Il reste un roman particulièrement dense (plus de 760 pages) et que l'écrivain a manifestement décidé de soigner son intrigue et ses personnages, en brassant plus de 150 ans d'histoire autour d'une bourgade anodine. 

A propos de ces derniers, l'écrivain joue la carte de la sécurité notamment pour les policiers avec lesquels il compose un duo relativement classique du roman policier. D'un côté le fameux Jack Scott, vieil expert des tueurs en série, cultivé, ayant la sagesse de son âge. De l'autre Franck Rivers, policier d'état impulsif, grande gueule, réfractaire à toute autorité, mais tout aussi intelligent. Le maître et son improbable disciple, mais qui nouent au fil de l'enquête une relation où s'entremêlent affection, respect et amitié. Un type de duo relativement éprouvé, mais diablement efficace, notamment sous la plume de Van Arman très à l'aise avec son couple auquel le lecteur s'attache rapidement. Là ou il prend plus de risque c'est avec ses personnages de tueurs, en dépeignant leurs interactions spéciales, leur froide appréhension de leur environnement, tout en ne cédant pas à l'erreur de la "déshumanisation" à outrance.

L'univers d'Il est de fait un monde sombre, inquiétant, peuplé d'êtres dangereux aux connections troubles. Un univers d'autant plus oppressant qu'il côtoie sans prévenir celui des gens ordinaires et que le basculement de l'un à l'autre se fait sans transition, entraînant sans prévenir les innocents en enfer. Pas besoin de faire dans la surenchère de scènes gores, car Van Arman ne cède que très peu à l'artifice de l'hémoglobine, pour privilégier l'étude détachée des désaxés et de leurs psychologies anormales. Il faut aussi avouer Sonatine ne nous aura pas survendu son roman, car effectivement Il se pose comme une enquête particulièrement immersive du fait de la précision des techniques d'investigation et de ses descriptions soignées.

Vous l'aurez aisément deviné, Il est un très bon roman policier, qui satisfera sans aucun doute les amateurs du genre. Il fait même plus que remplir tranquillement son cahier des charges en prenant son temps et en s'intéressant en détail à chacun de ses personnages, pour proposer une enquête fouillée, convaincante et bien écrite.

Death of the Family

Death of the Family : Batman #13-17, Batgirl #13-16, Catwoman #13-14, Suicide Squad #14-15, Batman and Robin #15-16, Nightwing #15-16, Detective Comics #15-16, Red Hood and the Outlaws #15-16, Teen Titans #15-16

On continue notre petit tour des crossovers, avec ce qui aura été vendu comme LE blockbuster DC en 2013. Côté marketing, on ne pourra pas dire que l'éditeur n'a pas fait son travail. Pendant plus d'un an, l'univers Batman a été sevré de son bad guy le plus emblématique ; une allusion directe à un des épisodes les plus sombres de l'histoire du Caped Cruisader (Death in the Family) ; la quasi-totalité de la Bat Family mobilisée autour du retour du Joker pour un total de 23 numéros ! Rajoutons à ce tableau un Scott Snyder unanimement célébré pour l'ensemble de l'arc des hiboux (Batman 1-12 + Batman Annual 1), autant dire que les attentes étaient immenses. 

Je resterai relativement succin sur l'intrigue qui tient finalement en très peu de numéros (cinq). Le Joker revient à Gotham avec une idée fixe : Batman se ramollit, comme en atteste ses difficultés éprouvées face aux hiboux et leurs ergots. Le bouc-émissaire est tout de suite trouvé : c'est la Bat Family. Bien décidé à retrouver la ténacité et la noirceur de son meilleur ennemi, le Joker décide d'une opération radicale : une ablation générale en bonne et due forme (d'où le Death of the Family).Voilà pour un pitch très alléchant sur le papier, mais le contrat est-il rempli pour autant ? Oui et non. Oui car il est indéniable que Scott Snyder est doué et maîtrise l'univers du Chevalier Noir. Plusieurs idées sont ainsi exceptionnelles : le "masque" du Joker, la relation Batman/Joker autour du code dont le héros s'est doté, la scénographie d'Arkham et la mobilisation d'une bonne partie de la galerie des méchants (à ce titre les back-up stories sont particulièrement intéressantes et bien pensées). Du côté du dessin, Greg Capullo est toujours au sommet de son art, et son trait particulier sert réellement ce nouveau Joker et l'ensemble crasseux et dérangeant qui se dégage de Death of the Family.

En revanche, impossible de ne pas tilter sur certains éléments. Que dans le combat final, on envisage une origine familiale ou sociale au Joker ne m'emballe pas. Le Joker a toujours fonctionné comme un avatar ultime du chaos, symbole par excellence de la menace qui pèse sur Gotham et que Batman doit solutionner. L'humaniser c'est incontestablement l'affaiblir, du moins lui enlever toute la force évocatrice d'une vague de violence inexplicable et inexpliquée qui éclabousse l'ensemble d'une ville sans calcul, sans discrimination et sans but. Que Scott Snyder s'en serve pour déstabiliser le Joker est donc doublement problématique. Plus généralement, à la fin de la lecture du Batman #17, impossible de ne pas avoir eu l'impression d'un bon gros pétard mouillé. Cela semble sévère, mais du fait de la contrainte même du crossover mainstream sur une des séries les plus lues de DC, il était évident que Snyder ne pouvait pas aller très loin et si tôt dans la continuité des New 52. Inutile dès lors de dépeindre ou présenter un Joker plus fou que jamais s'il ne fait pas plus qu'à son habitude. Death of the Family est un cas d'école de ce décalage trop criant entre la présentation de l'event et ses conséquences réelles sur l'ensemble des protagonistes.

Un mot sur les tie-in (18 numéros tout de même). Je n'ai pas tout lu, loin de là. Je me suis cantonné à Detective Comics, Catwoman et Batgirl. La présence de Catwoman est presque anecdotique, et surtout l'impact de Death of the Family sur cette série est quasi nul, alors que les deux numéros qui sont consacrés à la chatte étaient presque convaincants. Batgirl, c'est du classique. Gail Simone fait référence aux fameux arcs traumatisants pour Barbara, invite son frère dans la danse. C'est le minimum syndical, mais c'est honnêtement réalisé. La vraie claque vient du Detective Comics. John Layman a repris les rênes de la série depuis le #13 et a initié un arc autour du Pingouin sur fond de coup d'état dans l'organisation. Non seulement Layman a réussi à tisser son arc autour d'un sous-évènement dans Death of the Family, pour ensuite proposer un tie-in particulièrement bien écrit sur une bande de psychos fans du Joker, et sur les conséquences moins clinquantes mais tout aussi dramatiques de l'arrivée du Joker dans Gotham. Un sans faute ! 

Alors comment conclure sur Death of the Family ? Evidemment que c'est un bon crossover avec une atmosphère oppressante, sale, en somme digne du retour du Joker. Mais je ne peux m'empêcher de penser que d'avoir survendu l'event l'aura grandement desservi. Il aurait peut-être fallu faire monter doucement monter la pression sur plus de numéros, ne pas trop promettre au lecteur, ne pas livrer si vite autant de cartes sur un des personnages les plus intéressants de DC. Je suis donc curieux de voir comment Snyder compte rebondir, car en dépit de ses grandes qualités, Death of the Family sonne curieusement comme le premier faux pas du brillant scénariste.



Throne of Atlantis

Après une très longue absence sur ce blog, je me décide finalement à reprendre du clavier en profitant notamment d'une actualité on ne peut plus brûlante dans l'univers du comics. On ne s'intéressera pas ici au relaunch de Marvel (il y aurait pourtant à écrire), mais plutôt à un mois de février estampillé "Crossover" chez la Distinguée Concurrence. Il n'aura en effet guère échappé aux spécialistes que pas moins de cinq crossovers se sont ainsi achevés : Throne of Atlantis, Rise of the Third Army, Death of the Family, Rotworld et H'el on Earth. L'heure du bilan a sonné (et d'autre sites ont déjà donné le la en la matière), et à tout seigneur tout honneur, commençons par le crossover 100% Geoff Johns. 


Throne of Atlantis : Aquaman #14-16, Justice League #15-17

Le crossover avait initialement de quoi surprendre (Justice League et Aquaman dans un même crossover !!) mais ce rapprochement fait finalement sens. Un sens qu'il ne faut pas trop chercher du côté de la Justice League, une série dont on a du mal à discerner la direction empruntée jusqu'ici par son scénariste, et qui, paradoxalement, emballe plus par sa back-up story (SHAZAM !) que par son casting XXL. A contrario, force est de constater que Throne of Atlantis parachève tout le travail de Geoff Johns sur Aquaman (the Trench, Black Manta, le sceptre d'Atlantis, la quête identitaire d'Arthur) et conclut de belle manière un effort de réhabilitation d'un personnage auparavant décrié. Certes Brightest Day est déjà un exemple d'une utilisation brillante d'Arthur et Mera dans un event, mais Aquaman est ici au centre du crossover, un modus operandi habituel chez Johns pour pérenniser l'aura de ses personnages dans le paysage DC (Blackest Night/Brightest Day pour Green Lantern, Flashpoint pour Flash).

Comme écrit plus haut, on retrouve dans le crossover tous les éléments subtilement amenés dans les numéros précédents d'Aquaman. Un mystérieux personnage doté du sceptre royal libère une armée venus des profondeurs, tandis qu'Atlantis est bombardée par des missiles humains. La réaction des Atlantes ne se fait guère attendre et la côté Est des Etats-Unis est ravagée par l'ost marin mené par Orm, roi d'Atlantis et frère d'Arthur. Face à ce déchaînement de violence, la Justice League ne reste pas inactive, et la contre-attaque ne s'annonce pas moins violente. Nous sommes bien en présence d'un blockbuster comme on en attend : ça fight sévère sur cinq numéros, on a notre lot de renversements de situations et bien sûr une bonne vieille trahison pour donner un côté tragédie grecque à l'ensemble. Geoff Johns est un vieux routier des crossovers, et autant dire qu'il reste toujours aussi efficace tant le rythme est rondement mené, avec un savant équilibre d'action/dialogues, avec une conclusion qui laisse cet arrière-goût dans la bouche de ces guerres inutiles qui ont laissé des traces chez nos protagonistes. 

Ce dernier point est important et rehausse encore les mérites scénaristiques de Geoff Johns. Non seulement Throne of Atlantis aura été préparé depuis très longtemps, non seulement il s'avère particulièrement agréable à la lecture, mais en plus il se permet le luxe d'offrir des perspectives alléchantes et conséquentes sur les deux séries mises à contribution (Aquaman et Justice League) tout en s'ouvrant sur une troisième série (Justice League of America). Devant tant de cohérence, on ne peut que tirer son chapeau devant le travail d'écriture. 

Un dernier mot sur les dessins. Bon et bah c'est très beau. Ivan Reis est tout simplement LE dessinateur qu'il fallait pour la Justice League (bien plus inspiré que Jim Lee à mon avis), et Pelletier (remplaçant de Reis sur Aquaman depuis le #15) nous montre qu'il est loin d'être un manchot et que sa contribution sur Aquaman sera de grande qualité. 

Quitte à me répéter, Throne of Atlantis est un très bon crossover qui marque indéniablement un tournant pour Aquaman et Justice League. Je suis d'ailleurs curieux de voir comment Urban Comics va adapter ces six numéros dans le kiosque (DC Saga HS 1 ?) et en librairie. Une dernière chose sur une vilaine rumeur qui a circulé sur le départ de Johns de la série Aquaman. En l'absence de confirmation officielle de la part de DC, j'espère que cela restera lettre morte, et que Johns nous offre in fine un run comparable à ses travaux sur Flash ou les Teen Titans (à défaut de Green Lantern).

jeudi 31 janvier 2013

D'un extrême l'autre, d'Hakan Günday

Les éditions Galaade ont résolument fait le pari de la littérature turque dans leur catalogue. Pas n’importe laquelle toutefois, puisque la plupart des monstres sacrés (Ahmet Hamdi Tanpinar, Elif Safak, Orhan Pamuk ou encore Nedim Gürsel) sont édités par des maisons plus ronflantes (Actes Sud, Gallimard ou le Seuil). Plus courageusement, Galaade propose des textes de la génération des écrivains nés dans les années 70, dont les représentants les plus emblématiques sont déjà consacrés dans leur pays. Après le larmoyant et somme toute assez faiblard Les averses d’Automne de Tuna Kiremitçi, après le chef d’œuvre instantané Tol de Murat Uyurkulak (voir la critique sur notre site), Galaade nous offre en ce début d’année 2013 D’un extrême l’autre du prometteur Hakan Günday. 

D’un extrême l’autre, se présente au lecteur comme un diptyque. D’un côté Derdâ, jeune fille de l’Est de la Turquie, vendu à l’âge de onze ans à un fanatique religieux habitant Londres. De l’autre Derda, jeune garçon de la banlieue d’Istanbul, qui perd sa mère et se retrouve à nettoyer les tombes dans un cimetière. Deux outsiders de la société turque, deux héros improbables jetés sans ménagement dans la gueule de la vie, mâchonnés, puis broyés et enfin recrachés dans un final rédempteur. Les deux parties consacrées à chacun des personnages se succèdent, et peu à peu, Günday lance ces premiers clins d’œil, tisse les liens entre les deux récits, multipliant les rappels si bien que chaque personnage secondaire est doté d’un rôle et d’une fonction propres selon qu’il entre collusion avec la trajectoire de Derdâ ou de Derda. Un récit puzzle en quelque sorte, structure en soi peu novatrice (on en a eu un exemple récent avec le dernier Jennifer Egan), mais qui rappelle (un peu) ce qu’était le film de Fatih Akin De l’Autre côté. Ce découpage particulier n’est pas sans défaut, avec ses inévitables facilités scénaristiques où l’on se dit que finalement, ce monde est bien petit, mais ici il démontre la virtuosité d’écriture de Günday qui n’a aucun mal à faire jouer son petit univers et à amener son couple homonyme à bon port. 

Si D’un extrême l’autre est un livre sympathique, voire enthousiasmant, que le lecteur ne s’attende pas non plus à une lecture bouleversante, et à une découverte littéraire de premier ordre. Une des faiblesses du texte, qui paradoxalement en devient une force, est qu’il est clairement écrit sous influence. Du moins, on a l’impression d’avoir lu de nombreux passages autre part, et si le plaisir de lecture reste le même, l’originalité en pâtit. Par exemple, l’histoire de Derdâ s’ouvre sur une description quasi ethnographique des pratiques sociales en cours à l’Est du pays qui n’est pas sans évoquer Un village anatolien de Mahmut Makal (lecture indispensable par ailleurs), puis à Londres le récit vrille sur du burlesque de type Jonathan Coe ou Tom Sharpe avec un renversement des rôles et des valeurs autour du SM (situation hilarantes garanties), pour ensuite s’enchaîner sur une ambiance qui évoque Retour à Brooklyn lorsque la drogue s’invite dans la narration (Günday cite d’ailleurs Requiem for a Dream). Et impossible de ne pas se souvenir de John Irving et L’œuvre de Dieu, la part du Diable sur la jeunesse orpheline de Derda voire John Fante lorsque son héros découvre la littérature pour vivre une relation  fusionnelle avec Oguz Atay. La thématique propre du roman met ainsi du temps à poindre dans cette tornade référentielle, pour mieux s’imposer d’elle-même. D’un extrême l’autre explose dans son final comme une ode à la littérature et de sa puissance salvatrice, érigée en religion d’un monde postmoderne peuplé de Derda et Derdâ, perdus, ballotés et parfois sacrifiés. 

Chères lectrices et chers lecteurs, il ne faut pas bouder son plaisir et qu'il est peu aisé de trouver livre à son oeil. Je ne peux in fine que vous recommander D'un extrême l'autre, roman particulièrement attachant, tour à tour drôle, émouvant, percutant et subtile dans les quelques réflexions que nous offre l'écrivain turc. Hakan Günday a compris que la littérature c’est aussi savoir raconter une belle histoire, de celle qui vous donne la chair de poule lorsque vous refermez le livre. Rien que pour cela et pour ses qualités réelles, ce roman vaut le détour dans cette rentrée littéraire hivernale, qui pour l’instant, se révèle bien fade.