lundi 30 avril 2012

Archanges : 12 histoires de révolutionnaires sans révolution possible


Fuyons la sinistrose qui a pesé sur ce week-end, car les grâces de la littérature accompagnent toujours avec bonheur le lecteur passionné. Si le Printemps du Livre de Cassis s’est révélé particulièrement décevant à plus d’un titre, un magnifique ouvrage m’a tout de même bercé pendant ces derniers jours. Si j’ai choisi le blog pour vous faire part de ce coup de cœur, c’est que le livre en question est une réimpression des éditions Métailié. Annonçons donc en grande pompe le retour sur nos étals d’Archanges : 12 histoires de révolutionnaires sans révolution possible, par le non moins fameux biographe du Che, Paco Ignacio Taibo II


Taibo II propose avec Archanges douze récits, d’hommes et femmes aux horizons divers, et nous emmène en Russie, en Allemagne, au Mexique, au cœur de la Guerre d’Espagne ou en Angola. Douze parcours dont le trait commun est d’avoir embrassé la cause révolutionnaire. Une révolution qui les a remerciés en leur livrant combats, souffrance et destin tragique. Archanges aurait tout aussi pu s’intituler « histoires populaires de la Révolution », puisque ces hommes et femmes partagent ce statut de semi-anonymes. Leadeurs ou précurseurs d’une cause, ils et elles sont en effet suffisamment connus pour que leur nom ait pu transpercer l’Histoire, ayant parfois laissé quelques écrits de leur expérience militante. Anonymes, ils le sont, car ils sont en retrait des Grands Hommes qu’ils ont pu côtoyer, et sont in fine condamnés par l’échec de leurs tentatives. Aux yeux de Taibo II, ils sont cependant tous suffisamment admirables pour les tirer hors des limbes mémorielles. Ce qu’il écrit à propos de Rivera vaut pour l’ensemble des douze.

On ne fait plus d’hommes comme lui. Les meilleurs d’entre nous ne sont que de pâles ombres à côtés du vieux Rivera. Nous devrions recouvrir cette tombe aujourd’hui disparue, cette tombe inexistante, d’une interminable pluie de fleurs rouges.
Heureusement qu’il reste l’histoire.
Heureusement qu’il reste la mémoire.

Une des premières qualités d’Archanges se trouve justement dans la démarche adoptée par Taibo II. Si l’on a en tête l’écrivain de polar ou le journaliste engagé, il ne faut pas non plus oublier que l’homme est aussi universitaire, et comme tous les historiens a cette passion de la recherche et du détail. On imagine Taibo II plongé au fonds des archives, épluchant les articles, à la recherche d’une miraculeuse photo ou d’une coupure de presse pour entériner un fait, ouvrir de nouvelles pistes, et restituer la vie d’hommes et de femmes que tout le monde a oubliés. Lorsque la difficulté devient trop importante pour l’historien qui n’a que de rares et épars éléments dans ses mains, l’écrivain entre en jeu et rajoute une flamme fictionnelle ou spéculative, varie les angles narratifs pour rendre un dernier hommage sans trop trahir le personnage célébré. Une admirable combinaison de précision historique et de nécessaire fiction narrative avec cette même démarche d’humilité pour rétablir dignité et honneurs à ces combattants.

Nous, les historiens, n’avons pas la possibilité de narrer des histoires comme celles-là. Nous savons bien qu’elles nous dépassent, que nous leur ôtons la vie en les racontant, que le seul lieu précis, exact, le réduit qui leur appartient, c’est cette vague chose que nous ne pouvons pas définir, mais dont nous savons tous qu’elle existe et que nous appelons la mémoire collective des peuples. Voilà son lieu, et c’est à lui seul que ces histoires appartiennent.

On aurait tort de faire de ce livre une simple apologie romantique de la Révolution. Un fil rouge lie ces différentes histoires qui sont d’ailleurs en résonnance avec la trajectoire singulière du Che. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si elles se déroulent quasiment toutes à la même période, entre les années 1910 et 1930. Creuset des aspirations et du bouillonnement révolutionnaires, où les injustices et privilèges sont perçues de plus en plus intolérables, Taibo II insiste ainsi sur la légitimité et le courage des différentes tentatives, quand tout reste à faire et où l’échec est synonyme de mort. Cette effervescence a rapidement cédé le pas à une certaine désillusion, pour mieux s’incliner devant une nouvelle oppression : la révolution institutionnalisée dont les premières mesures ont toujours été de briser ces militants de l’action, indépendants et parfois irréfléchis. Par le destin funeste des révolutionnaires russes ou allemands de la première heure, Taibo II règle indirectement ses comptes avec le stalinisme et le bureaucratisme totalitaire qui ont étouffé à partir des années 30 ces velléités de soulèvement collectif et égalitaire. Ce n’est pas un hasard si les douze sont si étrangers ou réfractaires à la glose marxiste ou léniniste, à tout travail théorique qui abstrait jusqu’à désubstantialiser l’impératif de leur lutte, à toute position officielle dans une administration synonyme de compromission. En somme, ces archanges personnalisent et incarnent à leur manière l’idéal de leur cause, la Révolution pure et immuable, avant que d’autres hommes ne la pervertissent et ne la décrédibilisent durablement.

Il est certain que ce livre n’est pas destiné à tous les lecteurs, car il est idéologiquement marqué et tout le monde ne peut pas être sensible au choix de vie des douze protagonistes. Pour tous les autres, si comme moi vous l’aviez ignoré en 2001, il faut se ruer sur ce bijou, passionnante étude littéraire et émouvant testament politique. Merci à Paco Ignacio Taibo II d’avoir sorti du néant ces anonymes, et par là même occasion de les avoir immortalisés.

dimanche 29 avril 2012

Merci, François Bégaudeau

Je préfère annoncer la couleur pour ce billet qui tiendra plus d'un jet de colère qu'autre chose. Je tiens à signer ce billet personnellement, en tant qu'Adrien, simple employé Préambule, sans engager collectivement la librairie, sachant que François ou Claudine ne partagent certainement pas l'acidité de ce qui va suivre.

Depuis le samedi 28 avril, se déroule à Cassis la 24ème édition du Printemps du Livre, manifestation littéraire relativement célèbre, et qui n'a en tout cas pas à rougir au regard des célèbres écrivains qui y ont participé. En tant qu'unique librairie cassidaine, nous sommes (je ne dirais pas naturellement, mais au moins logiquement) associés à l'évènement, en vendant les ouvrages des conférenciers, tout en organisant une table de signatures. Traditionnellement, le Printemps du Livre a lieu le dernier week-end d'avril et le premier week-end de mai, et en ce soir de dimanche 29 avril, je tenais à partager les vives émotions qui m'ont animé.

Les protagonistes de cette histoire ? Et bien la quasi-totalité du parterre d'écrivains qui ont inauguré cette 24ème édition : Tonino Benacquista, Pascal Bruckner, Eric Fottorino, Delphine de Vigan et Morgan Sportès. A l'image de la complexe chaîne du livre, rarement l'éloignement de l'auteur et du libraire n'aura été à ce point criant. Pour dire les choses plus prosaïquement j'ai eu peu d'occasions de constater une telle incivilité de la part d'une catégorie d'individus. Pas une, et je n'exagère rien, pas une des personnes susnommées n'est venue nous saluer, nous, humbles libraires. Bien évidemment, nous ne prétendons pas, dans le cadre d'une éphémère rencontre littéraire, entrer dans l'intimité de nos hôtes estimés, échanger nos numéros de téléphone dans la promesse d'un futur dîner pour refaire le monde des livres. Je suis un jeune libraire, mais j'ai passé l'âge de la naïveté. Par contre, je ne pense pas qu'un simple "Bonjour !", ou un innocent "Comment ça va ?", ou même un laïus inespéré sur la météo ou sur la beauté de notre village méditerranéen, soient hors de portée de nos prestigieux lettrés de la capitale. Ah, mais voilà que point dans mon discours le célèbre antiparisianisme de ces envieux de provinciaux ?  

Non, bien sûr... enfin, pas tout à fait, tant les écrivains ont versé d'eux-mêmes dans le cliché. Que Morgan Sportès suinte son orgueil de vieil écrivain pseudo-classique, soit. Mais qu'il nous évite un "Voyez comme je vous aide à vendre", après avoir fourgué un de ses poches à un innocent passant, cinq minutes avant de s'engouffrer dans son taxi. Il fallait peut-être ça pour oublier un après-midi de disette où la foule a magnifiquement ignoré son chef d'oeuvre construit autour d'un sordide fait divers. Que Pascal Bruckner exhibe sa nouvelle conquête, bien évidemment plus jeune et attirante que lui, pour mieux ignorer tout ce qui l'entoure, soit. Mais qu'il nous épargne également des comportements dignes du dernier des Bourbons, intimant à sa compagne d'attendre Paris pour acheter un livre (peut-être sera-t-il offert là-bas ?), et se présentant par un lapidaire "C'est où la salle ?". Sa seigneurie Bruckner, peut-être écorné par les maigres ventes à Cassis de ses inepties anti-écolo, nous aura tout de même gratifié d'un distant "Au revoir" lâché du bout des lèvres, saluant les gueux du livre avant de retourner dans son confort parisien. Que Fottorino nous sauve le week-end avec "Tout son monde", soit. Mais sommes nous à ce point invisibles pour ne mériter aucune parole ou sourire ? Que Delphine de Vigan regarde la plèbe du haut de ses prix littéraires, soit. Mais est-ce que ces succès bâtis sur l'exhibitionnisme facile et familial (et un battage médiatique particulièrement accommodant) l'exonèrent de la plus sommaire des règles de savoir-vivre ? J'adresse une mention spéciale à son compagnon, l'influent et omniprésent François Busnel, lui aussi présent pour l'occasion. Le présentateur de "La Grande Librairie" ne fait visiblement que peu de cas de ses petites, indépendantes, et certainement moins médiatiques, consœurs. Si Busnel a la charité d'accorder quelques minutes dans chaque émission à nos méritants camarades, son sens de l'humanité ne lui commande pas d'entamer le dialogue avec un libraire quand il a l'occasion d'en voir un. 

Je ne sais comment interpréter ces entorses aux règles comportementales les plus élémentaires, que les plus jeunes de nos clients doués du langage respectent pourtant dès lors qu'ils passent notre porte. Le mauvais voyage en première classe ? Une désagréable nuit dans le plus luxueux des hôtels cassidains à la vue imprenable sur la mer ? Je préfère miser sur cette satanée météo, particulièrement pernicieuse en cette fin de mois d'avril, alternant le vent et la pluie, le chaud et le froid, et qui n'a sans doute pas satisfait les attentes de nos stars littéraires, toutes lunettes fumées au dehors, et à qui on avait dû vendre un Sud de la France ensoleillé et doux. Plus sérieusement, mon amertume ne peut se retenir, parce que malgré les distances, géographiques, sociales et symboliques, nous faisons partie du même monde. Si une librairie telle que Préambule n'est pas un plateau télé, elle n'en reste pas moins un lieu essentiel au partage de la culture. Nous lisons les livres (pas tous, bien sûr), nous les conseillons (pas tous, bien sûr), nous donnons l'envie de les lire, nous échangeons autour des écrivains et de leurs œuvres, nous convainquons les indécis ou les réfractaires. Il me semble que l'actualité incitait aussi à l'échange, autour de cette contestée et contestable hausse de la TVA, qui impacte tant la chaîne du livre. Les difficultés des uns seront les difficultés des autres, au même titre que nous sommes liés par un même amour, et, ne nous voilons pas la face, par le même intérêt. Apparemment, en matière de culture, la célèbre maxime chiraquienne s'applique : "ça en touche une sans bouger l'autre".

Pour terminer, je ne dirai que ceci : merci François Bégaudeau, merci à lui, à sa disponibilité et grâce à qui nous avons pu, un court temps, communier dans la passion commune qui nous habite. Merci François Bégaudeau pour avoir été un simple être humain ce samedi 28 avril.

Adrien

lundi 23 avril 2012

L'extrait du jour : Dernières nouvelles du Sud, de Luis Sepulveda

Dernier coup de coeur en date de la librairie, je vous propose aujourd'hui un extrait des Dernières nouvelles du Sud, de Luis Sepulveda. Pour resituer ce passage dans son contexte, les deux compères séjournent chez une vieille dame de la Patagonie, dona Delia, (les photographies prises à l'occasion par Mordzinski sont d'ailleurs sublimes), et Sepulveda écrit avec un certain plaisir comment elle a symboliquement mis en échec l'impérialisme américain, en la personne de Sylvester Stallone. 

Les Benetton prétendaient apporter le progrès dans la région. Ils y ont apporté les clôtures en fil de fer barbelé, empêché la transhumance des gauchos et des rares espèces sauvages encore existantes, imposé des bornes absurdes dans une région où le ciel et la terre sont les seules limites. Ted Turner, le millionnaire créateur de CNN et président du groupe multimédia AOL-Time Warner, a suivi l'exemple des Benetton et, à cette liste, est venu s'ajouter un type petit, aux muscles gonflés aux stéroïdes et dont l'intelligence avait impressionné un intellectuel appelé Ronald Reagan : Sylvester Stallone. 
Pour définir la capacité des armes on parle de pouvoir de destruction. Pour définir la capacité de destruction de certains hommes il faut parler de pouvoir d'achat. Celui de Rambo visait précisément les terres où dona Delia vivait sa longévité féconde aux côtés de son chien, de ses moutons, de ses herbes miraculeuses, de ses fleurs aux parfums sauvages et de ses fruits aux saveurs séculaires et sacrées. 
Malgré son terrible pouvoir d'achat, paradigme de la volonté - non pas au sens où l'entendait Nieztsche mais du point de vue des jobards de Hollywood -, Stallone n'a pas cependant pu acheter. Et ce n'est pas faute d'en avoir eu envie. Il arrive parfois que l'excès de soumission face aux puissants déclenche les mécanismes de résistante qui donnent sa dignité à l'espèce humaine. Le prix fixé par les autorités argentines pour cette portion de la Patagonie était si ridiculement bas qu'un groupe d'éleveurs leur a suggéré de ne pas se montrer aussi complaisantes face aux acheteurs étrangers. 
Naturellement, le gouvernement argentin ne leur a pas répondu mais, par hasard, un hebdomadaire français, Le Nouvel Observateur, a publié dans son édition du 5 mars 2003 une information inquiétante qui a échauffé encore davantage les esprits : le gouvernement argentin étudiait la possibilité de donner la Patagonie aux Etats-Unis en échange de l'annulation de l'énorme dette contractée auprès du Fonds monétaire international. 
La nouvelle a couru de pulperia en pulperia, de foyer en foyer, et agriculteurs, éleveurs et écologistes ont organisé un tel remue-ménage que l'affaire n'a pas pu se concrétiser. 
C'est ainsi que Rambo, l'invincible guerrier, capable d'étriper des milliers de Viêtnamiens, d'abattre en Afghanistan des hélicoptères russes à coups de pierre en luttant aux côtés des talibans, a été vaincu par une petite vieille presque centenaire ayant pour seule arme l'amour de la terre. 
C'est le genre de choses qui arrivent, là-bas, en Patagonie. Et ça, c'est vraiment une histoire qui finit bien.

mardi 27 mars 2012

New 52 : Resurrection Man et Animal Man

Suite de cette review des news 52, avec deux séries. Elles ont un point commun : ce sont toutes des importations du label Vertigo. Autre point de ressemblance : elles sont susceptibles de connaître une édition française. Place donc à une fournée de grande qualité avec Resurrection Man et Animal Man.

Resurrection Man (#1-6) 

Au moment du relaunch, je me souviens avoir rapidement investi dans les premiers numéros des Red Lanterns et de Stormwatch. A cette époque, DC avait l’habitude de conclure ses fascicules sur des entretiens avec les équipes créatrices de toutes les séries des New 52. Les seuls noms d’Andy Lanning et Dan Abnett (les anciens messieurs cosmiques de Marvel) ainsi qu’un pitch pour le moins alléchant m’avait donc incité à faire l’investissement.  

Difficile de faire un résumé de ces six premiers numéros, car il n’est pas aisé de trouver une cohérence dans ce premier arc narratif, qui n’en est pas vraiment un. Nous y suivons les premiers pas de Mitch Shelley qui s’est dernièrement éveillé au monde en état d’amnésie complète. La seule chose dont il se rend compte, c’est qu’il est immortel, du moins qu’il est continuellement rappelé de la mort, avec en bonus un nouveau super pouvoir à chaque résurrection. Les premiers numéros sont ainsi l’occasion de le suivre à la recherche de son identité et de son passé. Certains indices le guident vers une maison de retraite où un vieil homme affirme connaître son défunt père. Pour compliquer les choses, il est poursuivi par deux tueuses, physiquement intelligentes et particulièrement balaises, Maria et Carmen, pour le ramener dans un mystérieux laboratoire. Et il faudrait compléter le tableau noir de notre amnésique en rajoutant que ses résurrections à répétition ont agacé les patrons des cieux qui ont décidé d’envoyé un VRP en destruction pour mettre fin à cette anomalie. Enfin, Mitch se retrouve mystérieusement interné à Arkham. 

Ce petit paragraphe traduit deux aspects de la série. Le premier c’est qu’il y a beaucoup d’actions, de retournements de situations et d’éléments nouveaux à chaque épisode. Le rythme y est trépidant, et on reconnaît cette pâte scénaristique aussi virtuose qu’efficace de Lanning et Abnett. Le deuxième : on apprend aussi que peu de choses sur le passé du personnage, à l’exception d’un cinquième numéro qui fait office de flashback et qui distille au bon moment quelques informations pour ne pas jouer éternellement le jeu de la carotte avec le lecteur. Ce dernier est donc tributaire du point de vue de Shelley et colle à son voyage initiatique. Et comme le  hasard fait bien les choses, le rythme de la narration compense largement les points d’ombre de l’histoire. Comme toutes les séries qui ont fait le pas de Vertigo vers DC, le ton y est d’ailleurs résolument adulte, puisque les deux compères ne lésinent pas sur les morts à répétition de leur protagoniste et sur l’univers sombre et inquiétant qui se dessine peu à peu autour de Shelley. Cerise sur le gâteau, l’humour est aussi présent dans Resurrection Man, que ce soit dans les situations improbables dans lesquelles le héros est empêtré et au détour de quelques pointes sarcastiques dans les dialogues. La palette du duo est donc complète, et malgré l’apparent bazar de la série, on les sent parfaitement sûr dans la direction qu’ils comptent emprunter à l’avenir. 

Passons au dessin, où il y a peu à dire. Deux dessinateurs ont œuvré (c’est un peu la mode du relaunch, varier à tout va les équipes artistiques) sur ces six premiers numéros. Fernando Dagnino (présent sur les #1-4 et #6) livre des planches qui touchent au sublime. Sombre, détaillé, dynamique, son style s’adapte parfaitement au rythme et la tonalité de Resurrection Man. On attend impatiemment chacun des retours à la vie de Shelley pour admirer les manifestations graphiques des nouveaux pouvoirs qu’il obtient. Fernando Blanco joue les intérimaires pour l’épisode consacré au flashback. C’est quand même un bon cran en dessous, mais comme cela sert la diversification des cadres narratifs, cela ne dérange pas. 

Resurrection Man est un must-have du relaunch, et il faudrait déjà commencer le lobbying auprès d’Urban pour obtenir sa publication en version française (à moins que la série ne soit déjà dans les cartons de la fournée de septembre prochain). Lanning et Abnett sont encore en pleine forme, et cela fait plaisir de les voir sur cette série extrêmement prometteuse, et qui j’espère s’installera pour un bon bout de temps dans le panorama des New 52. 

Animal Man (#1-6) 

Suite à la longue intervention dans l’émission 21 de Kultur Breakdown, François Hercouët avait titillé mon intérêt en vantant les mérites d’Animal Man, ce qui m’avait poussé à faire l’investissement des premiers numéros. Ne connaissant là encore rien du travail qui avait été fourni sur le label Vertigo, c’était là encore une bonne occasion de combler mes lacunes. 

Un petit point peut-être sur les capacités d’Animal Man. Enlevé par des extra-terrestres, Buddy Baker dispose du pouvoir d’invoquer toutes les caractéristiques des espèces animales présentes sur Terre. En somme, il peut voler, frapper très fort, courir très vite, ses sens sont exacerbés. Au début de la série on retrouve Buddy menait une tranquille vie famille, avec sa femme, son fils et sa fille. Après une première intervention où notre héros solutionne une prise d’otage dans un hôpital, Buddy souffre de mystérieuses hémorragies, et son corps se recouvrent de tatouages. C’est au même moment que les pouvoirs de sa fille se manifestent que cette dernière est étrangement consciente de l’endroit où son père trouvera réponse à toutes ses questions. Ce qui tombe plutôt bien, puisque de sinistres et morbides créatures apparaissent bien déterminer à récupérer la fillette, et accessoirement mettre un joli boxon sur la planète. 

D’après ce que j’avais pu lire rapidement sur le net (merci Wikipedia), Jeff Lemire opère ici une certaine refonte du personnage et redéfinit ses origines. Pour sa première intrigue, il tisse une nouvelle mythologie autour d’Animal Man. Récupérant certains éléments des cosmologies shamanistes ou animistes, il structure son récit autour des Avatars, personnages-notions par définition, et de la guerre à mort qu’ils sont amenés à se livrer. Ici, il est surtout question de la lutte entre la Vie animale et la Pourriture, mais il est annoncé que d’ici peu Swamp Thing sera mis à contribution, lui-même représentant de la Vie végétale (voire plus, si l’on se réfère à Brightest Day). Ici et là, Lemire brode également sur la thématique des conséquences de la vie et des combats d’un super-héros sur sa famille, thème plus connu et passage généralement obligé pour les supers estampés « urbain ». Toutefois, comme sa famille se retrouve assez rapidement mêlée à la « guerre des Avatars », ces six premiers numéros consacrent la part belle à l’action et à l’exposition de l’univers particulier Animal Man. Un équilibre qui est parfaitement respecté par Lemire, qui est à l’aise dans chacun des registres qu’il est amené à mobiliser. 

Parlons maintenant du dessin. Personnellement, j’ai été surpris, voire très surpris, de découvrir ce type dessin dans des pages DC. C’est très très sombre. C’est très très gore. Manifestement l’équipe artistique a reçu carte blanche, et force est de constater qu’ils se sont faits particulièrement plaisir. Il est évident que lorsque l’on aborde la notion de Pourriture, le dessin doit suivre, mais je ne m’attendais pas à que le concept soit à ce point respecté. Tout le numéro est donc baigné dans un onirisme morbide, aussi révulsant qu’attirant. La colorisation ne fait pas dans le clinquant et illustre à merveille la tonalité très adulte de la série. Pour donner une idée, je pense que ce type de planche ne dénoterait absolument pas dans les pages d’Hellblazer. C’est dire. Le dessin peut faire débat, mais moi j’adore. 

J’ai l’impression de me répéter à chaque conclusion de mes critiques. Soit je suis chanceux, soit je suis très bon public en tout cas je conseille particulièrement cette série, qui doit être dans mon Top 3 du relaunch (en attendant certains poids lourds qui sortiront en Vf). Tous les lecteurs qui sont habitués à Vertigo se doivent de se ruer sur Animal Man tant ils se retrouveront en terrain connu, mais dans le contexte super-héroïque. Pour les autres, laissez-vous tenter par cette atmosphère si particulière. Pour une fois qu’on nous balance du super en mode ultra mature, il serait dommage de bouder son plaisir. On ne peut que féliciter DC pour ce courage éditorial, et le lectorat se doit d’appuyer ce type d’initiative. D’ailleurs Urban, on vous attend vivement sur ce petit bijou.

Je vous donne rendez-vous à la mi-avril pour la (vraie) fin de ce tour d’horizon des New 52 avec Swamp Thing (que je n’ai pas encore eu le temps de lire).

A bientôt

New 52 : Stormwatch, Justice League Dark.

Nouvelle chronique consacrée aux séries DC du relaunch New 52. Cette fois-ci, je me focaliserai sur les séries qui n’auront vraisemblablement que peu de chance (à court terme du moins) d’être traduites en français, mais qui valent tout de même le détour. Elles ont aussi le point commun de rassembler certains personnages qui ne sont pas des créations DC per se, mais appartiennent originellement aux autres labels de sa galaxie (Vertigo, Wildstorm).

Stormwatch (#1-6)

Stormwatch reprend l’ancienne appellation de la fameuse série de Wildstorm, marquée par une excellente fin de run de Warren Ellis pour donner ensuite naissance à une petite révolution dans le monde du super-héros : The Authority. Peu avant le relaunch, Wildstorm avait définitivement fermé ses portes, et il était donc presque naturel que de voir arriver certaines petites têtes du label se mêler aux cadors de la DC. Pour tous les lecteurs de Stormwatch et de The Authority, la première lecture sera peut-être un peu douloureuse, puisque Cornell opère une refonte (quasi-totale) de l’équipe. La série est en quelque sorte un mélange de The Authority (aux yeux du roaster de l’équipe), de SHIELD à la Hickman, et bien sûr de Stormwatch pour le nom, la station spatiale, et la subordination à un cabinet de l’ombre dont on ne sait rien. Venons-en au récit de ces premiers numéros, qui partent tambour battant. Cornell multiplie en effet les enjeux : recruter des nouveaux membres (en l’occurrence un Apollo et un Midnighter très récalcitrants), gérer une menace extra-terrestre qui veut (comme toujours) détruire la Terre, et surtout régler de gros problèmes de cohésion interne. Dès les premiers épisodes le leadership d’Adam (aussi vieux que Mathusalem, conseiller de l’ombre des plus grands hommes de notre histoire) est mis à mal, notamment par une Ingénieure beaucoup plus bavarde et imposante que son homologue wildstormienne. La cohésion empire lorsque Harry « The Eminence of Blades » Tanner trahit l’équipe et kidnappe un des membres de Stormwatch. 
Je vais justement un peu me focaliser sur ces personnages, pour prévenir les habitués de l’univers Wildstorm de ce qu’ils auront sous les yeux :
Martian Manhunter : bon rien à dire sur lui en particulier. Toujours sage et détaché.
Adam : leader contesté par l’ensemble de l’équipe.
Harry Tanner : un spécialiste du combat à l’arme blanche. Censément le meilleur.
The projectionnist : première fois que je suis confronté à ce personnage. Elle est capable de manipuler l’ensemble des médias, notamment pour préserver l’anonymat total de Stormwatch, en particulier vis-à-vis des autres équipes de super-héros.  
L’Ingénieur : elle conserve  à peu près l’ensemble de ses pouvoirs par rapport à l’univers Wildstorm. Au même titre qu’elle était en charge du Porteur, il en va de même pour la station spatiale de Wildstorm. Un poil plus bavarde et dirigiste.
Jack Hawksmoor : Toujours le prince des villes, pieds nus et relativement doué au combat. Ici Cornell innove en invoquant des avatars des villes. Si les forces urbaines restaient toujours plus ou moins abstraites chez Wildstorm, elles sont ici perceptibles, dotées d’une personnalité propre et prennent forme pour communiquer avec Jack.
Midnighter/Apollo : ils ont globalement les mêmes pouvoirs, mais avec un nerf important. Midnighter n’est plus une brute ultime, puisqu’il n’est pas stipulé qu’il a déjà joué tout affrontement un million de fois dans sa tête. Il est suggéré qu’Apollo puisse rivaliser avec Superman, mais il semble quand même moins puissant. Pour ce qui est de leur homosexualité, peu d’éléments (après tout ils viennent de se rencontrer). Mais, un petit indice déjà… à voir. 
Jenny Quantum : elle est toujours un des enfants du siècle. Cependant elle est clairement moins puissante que dans The Authority. Si elle est toujours capable de mobiliser les avancées de la physique du XXIème siècle, cela reste limité. Elle reste en tout cas bien moins mature et badass que son homologue, en tant que jeune fille polie et réservée. Pour moi, c’est le grand choc, sachant qu’elle a toujours été un personnage extrêmement fort dans The Authority, et à mon sens le meilleur personnage féminin tous comics confondus. 

Pour ce qui est des dessins, c’est globalement très réussi. Je n’ai pas grand-chose à en dire, sinon qu’il faut apprécier les effets photoshop pour les pouvoirs. Ça reste dans les standards actuels du comics, et donc très agréable, d’autant qu’une série comme Stormwatch se doit d’assurer à ce niveau-là. 

Alors que dire de Stormwatch ? Qu’il faut vraiment oublier ce qui a été fait sur Wildstorm (même si quelques petits clins d’œil se glissent ici et là). Si elle a le nom et une partie du concept de Stormwatch, avec une équipe composée aux 3/4 des membres de The Authority, elle reste une équipe parmi d’autres de l’univers DC. Moins bourrine, moins mature, la série vaut quand même le détour de par son rythme particulièrement rapide et de très bonnes idées visuelles qui rendent sa lecture particulièrement agréable. Passés ces quelques avertissements, je pense que tout lecteur peut y trouver son compte.   


Justice League Dark (#1-6)

Toute nouvelle série chez DC, qui a profité du relaunch pour modifier sensiblement et à la marge son univers en introduisant un nombre non négligeable de personnages issus de Vertigo. Dans le cas de la Justice League, ce sont John Constantine et Shade qui font le pas. Pour être plus honnête, c’est la troisième apparition du célèbre magicien anglais qui avait exhibé ses guibolles dans les pages DC, en suivant consciemment Swamp Thing. On l’avait aperçu dans une page jouissive de Brightest Day puis dans l’aftermatch de l’event, Search for Swamp Thing. Etant un fanboy absolu du personnage, c’est uniquement pour lui que j’ai fait l’investissement. 

Pour résumer l’ambiance de la série, je dirais qu’elle est plus Dark que Justice League. Cette dernière appellation est d’ailleurs relativement usurpée, puisque la série rassemble les personnages les plus individualistes et les plus frappés du cigare qui soient. Le tampon « Justice League » est en fait un clin d’œil, puisque les membres les plus honorables de la vraie Justice League (Superman, Wonder Woman, Battalion) se font sévèrement poutrés en essayant de raisonner une enchanteresse qui a littéralement pété les plombs. Face à une menace magique, c’est une équipe de magiciens ou d’habitués des emmerdes surnaturelles que tente de rassembler une Madame Xanadu elle-même au bord de la folie après avoir contemplé ce que le futur réservait à l’ensemble de la planète. On retrouve donc Madame Xanadu, Zatanna, Deadman, Shade et John Constantine, en alliés de circonstance pour régler la folie sanguinaire qui agite l’humanité. On se rend d’ailleurs compte des autres séries (souvent issues de Vertigo) qui sont potentiellement concernés par ce type de cataclysme : Animal Man, Resurrection Man, Frankenstein : agent of S.H.A.D.E.S, I vampire. Les cinq premiers numéros sont ainsi concentrés sur la mise au pas des sorts de l’Enchanteresse, tandis que le dernier agit comme un petit bilan du travail d’équipe et surtout comme une transition vers le futur premier crossover des New 52 entre Justice League Dark/I vampire

A titre personnel, j’apprécie énormément le travail effectué ici par Milligan. Cela faisait pas mal de temps que je voyais son nom revenir sur un certain nombre de séries intéressantes, et Justice League Dark était une bonne occasion pour juger de la qualité de sa plume. On sent le vieil habitué des intrigues magiques (il est depuis 2009, le scénariste de Hellblazer, un des plus longs runs de la série), et il est parfaitement à l’aise dans cette facette de l’univers DC. Idem pour dépeindre une des plus belles brochettes de désaxés, et plus spécialement un John Constantine en parfait salaud qui pense avant tout pour sa pomme. Oubliez les bons sentiments et les grands discours sur les bienfaits de l’effort collectif. Comme le dit Constantine « j’en ai rien à carrer du monde, mais si ce dernier est détruit, il en va de même pour moi ». Milligan s’amuse à réunir des protagonistes qui n’ont aucune envie de collaborer, et appuie sur les sentiments de défiance ou d’hostilité ouverte qui les anime en permanence. Respectueux des travaux précédents, ils nous donnent aussi les suites de la romance improbable de Dove/Deadman, entamée dans Brightest Day, un des points les plus émouvants de l’event de Geoff Johns. Dommage qu’il quitte le navire après le cross-over, mais vu qu’il rejoint Stormwatch, on ne va pas se plaindre. En plus, on gagne Jeff Lemire, auteur de l’excellent (et en cours de lecture) Animal Man

Au niveau du dessin, il y a des choses à dires. Bon déjà, les couvertures sont sublimes. Ensuite, le style de Janin ne fera pas forcément l’unanimité. Après le premier numéro, je trouvais son trait magnifique. Sur les suivants, en faisant plus attention, j’avais vraiment l’impression de contempler un joli travail effectué sur ordinateur. Cela reste souvent plus que correct, mais dès que l’on passe sur les gros plans, c’est beaucoup trop lisse, et des rendus de visage qui m’ont un peu gêné. Par exemple, dans le deuxième numéro, Dove (habillée en civil) a un aspect « poupée gonflable » qui est assez dérangeant et out of the character. Par contre toutes les planches qui appuient les scènes de destruction et de carnage sont souvent somptueuses, et les effets magiques « photoshopés » sont également globalement de bonne facture. Une tonalité souvent mature, avec quelques effets gores bien venus puisqu’ils collent bien à l’ambiance très adulte de la série. 

Je me suis donc régalé avec Justice League Dark, qui est un petit coup de cœur personnel. L’ambiance tranche beaucoup avec ce que l’on a l’habitude de voir dans la majeure partie des New 52, et cette série est une des plus « adultes » qu’il m’ait été permis de lire. Je vais donc continuer avec désormais pas mal d’attente cette série, et peut-être même investir dans les deux numéros de I vampire qui constituent le cross-over Rise of the Vampires. 

lundi 26 mars 2012

Arab Jazz, de Karim Miské


Dans ce billet, je prends à nouveau quelques libertés avec les « règles » que nous nous étions fixées sur les espaces d’expression Préambule. Pour la première fois en effet, je vais chroniquer un roman policier sur ce blog. Il faudrait préciser que mes dernières lectures se situent dans cet entre-deux très pénible pour le critique, du « certainement pas mauvais, mais certainement pas très bon ». Autant admettre que les deux derniers coups de cœur Préambule flirtaient dangereusement sur cette ligne, sans vouloir manquer de respect à Marc-Edouard Nabe et à Haruki Murakami (à qui cela fait une belle jambe, j’imagine). Bref, attelons-nous au premier polar de Karim Miské, Arab Jazz, édité chez Viviane Hamy. 

Comme dans tout giallo qui se respecte, on commence par un meurtre, celui de la jeune et jolie Laura Vignola dans son appartement. Mutilée et disposée selon une scénographique à l’esthétique douteuse, c’est Ahmed, son voisin qui a la primeur de la découverte de cette sauvagerie. Ahmed est lui un dépressif chronique qui fuit le monde et fait du roman policier son seul lien avec l’extérieur. Prisonnier de sa rêverie perpétuelle, le meurtre de cette femme qui l’aimait (sans qu’il s’en doute) réveille ses sentiments et l’amène sur le sentier de la vengeance. Il est rapidement confronté au duo de policiers chargé de l’enquête, les lieutenants Hamelot et Kupferstein, qui vont creuser dans le passé de la victime ainsi que ceux des habitant du 19ème arrondissement de Paris. 

Je préfère rester vague sur l’intrigue, sans quoi je gâcherais inévitablement le plaisir intrinsèque à toute lecture de roman policier. Disons simplement que l’auteur tresse un imbroglio religieux entre juifs radicaux, musulmans salafistes et Témoins de Jéovah sur fond de trafic de drogue (ce que vous apprendra d’ailleurs la quatrième de couverture). L’intrigue en elle-même, sans être révolutionnaire, est en tout cas suffisamment efficace pour que l’on soit pris par le roman. Pour ce qui est des personnages, Karim Miské a manifestement un goût pour les marginaux qui échappent à tous les préjugés que l’on pourrait se construire. Ahmed, ancien agent de sécurité dans un garde-meuble est un prolo érudit en littérature, surtout policière, passionné de musique, en tout cas détonne par sa culture générale. Idem pour le couple de policiers, tout en subtilité, en intelligence, et eux-aussi assez portés sur la chose culturelle. Même les personnages secondaires sortent relativement de l’ordinaire, et traduisent la profession de foi de l’écrivain de nous proposer des hommes et des femmes qui peuvent nous surprendre pour mieux susciter l’intérêt de son lecteur, et le cas échéant son empathie. 

Alors qu’est-ce qui ne fonctionne pas, ou fonctionne moins dans ce premier roman policier ? Que Miské soit lui-même un grand amateur de romans policiers n’est évidemment pas un défaut. Le problème est qu’il en inonde son roman de références, comme autant de clins d’œil appuyés au lecteur averti. A croire que Miské est touché du syndrome de l’artiste se sachant condamné à ne produire qu’une œuvre, et en profite pour mettre tout ce qui a pu le toucher dans son processus de consommateur culturel. Exemple révélateur, son allégeance à James Ellroy (Arab Jazz étant lui-même une référence à White Jazz, qui conclut le quatuor de LA du maître californien), est prétexte ici à créer un rapprochement aussi profond que soudain entre deux personnages clés du livre, ce qui donne au contraire une drôle impression de superficialité psychologique. Pourtant, Miské aurait pu s’inspirer d’Ellroy dans la composition de l’intrigue. Pour les non-initiés, Ellroy procède toujours à une reconstitution brillante des pièces du puzzle gargantuesque qu’il construit dans les dernières pages, pour mieux époustoufler le lecteur qui n’aura rien vu venir. Ici, nous connaissons le nom du coupable aux deux tiers du livre, ce qui fait malheureusement retomber le suspens. Le dernier point négatif tient à une peinture sociale qui n’est finalement pas si convaincante. Qu’il soit sensible aux questions du communautarisme religieux et instille par là-même son expérience de documentariste est une démarche louable. Mais le résultat se limite à une simple contextualisation spatio-temporelle, sans qu’il n’y ait un nécessaire retour réflexif sur les cadres sociaux actuels. Le salafiste est salafiste, le Témoin est un Témoins, le juif est un juif, et le 19ème restera toujours le 19ème.  

Ce roman est donc raté, objecterez-vous après ce paragraphe assez négatif. Non, car les premières pages du roman sont extrêmement prometteuses au niveau du style. Des phrases courtes, quelques mots, toujours justes, des images tour à tour percutantes ou poétiques, des interludes musicaux qui bercent le lecteur. Rajoutez à cela une introduction parfaitement maîtrisée des personnages, et vous obtenez l’ébauche d’un véritable chef d’œuvre de littérature française. La présentation du commissaire Mercator est toutefois symptomatique de la suite, Miské construit autour de lui une scène quasi mystique, et se sent aussitôt l’obligation de rajouter l’image de Marlon Brando dans Apocalypse Now. Mais pourquoi appuyer sur la référence ?!! Soit on comprend la référence et on l’apprécie, soit on ne la comprend pas, et on passe à travers sans que cela soit dommageable. 

Je dirais en conclusion qu’il manque au moins 200 pages dans ce roman pour en faire autre chose que l’esquisse de ce qu’il aurait dû être, à savoir un roman solide, dense, riche et complexe. Nous sommes en présence d’une agréable mais vaine rêverie parisienne, ce qui est tellement regrettable au vu du potentiel du récit, et surtout de son écrivain.