dimanche 5 mai 2013

New 52 : Bilan d'avril (3)

Univers The Dark


Swamp Thing #19 : Charles Soule/Kano


Nouveau départ sur la série avec une toute nouvelle équipe, Soule et Kano remplaçant respectivement Snyder et Paquette. Je subodorais qu'il serait difficile de passer derrière les deux compères ... et bien c'est confirmé que ce n'est pas évident. Le run de Snyder et notamment sa conclusion n'ont cessé de me hanter pendant cette lecture. Pourtant, Charles Soule ne démérite pas. A mon avis il a emprunté la seule direction qui s'imposait sur le titre, à savoir prôner une rupture nette et radicale avec l'approche de Snyder et élaborer de nouvelles pistes pour le Géant Vert. Aussi évident que cela puisse paraître, Soule nous rappelle que le Swamp Thing n'est pas une série Vertigo mais bien du New 52. Derrière cette lapalissade se cache pourtant un des traits les plus saillants du Swamp Thing de Snyder, soit une certaine déconnexion du reste de l'univers DC, Rotworld étant révélateur du phénomène. Assez tourné autour du pot, mais franchement c'est presque la seule chose vraiment positive que je puisse écrire. On comprend que Holland soit content d'être l'avatar du Green, ,mais je ne sais pas si renifler les fleurs, tuer des rats et stalker le Scarecrow soient les meilleures idées mobilisables pour le caractériser. Reste que comme cet arc s'installe à Métropolis, on a bien évidemment une apparition de Superman. Cela ne sauve pas le numéro, mais bon, cela donne (un peu) envie d'en savoir plus au prochain numéro. Au niveau artistique, Kano est dans la note, ni plus ni moins, c'est bien moins organique que Paquette, mais c'est pas trop mal. Mention spéciale pour la vue plongeante sur Superman et Métropolis. 

Animal Man #19 : Jeff Lemire/Steve Pugh


Même si l'équipe est inchangée, le défi est le même pour Jeff Lemire. Après tout, ce dernier s'est vraiment révélé sur le titre, et après dix-neuf numéros de haute volée, il doit prouver qu'il est tout autant capable de se renouveler. En guise de nouveau souffle, Lemire est toujours en train de gérer l'aftermath de Rotworld, et notamment la conclusion tragique du #18. Ce numéro est donc placé sous le signe de l'émotion. Concrètement cela se traduit par l'explosion de la famille Baker, Buddy étant pointé clairement du doigt comme étant le responsable des malheurs qui les ont touchés depuis le début de l'apparition du Rot. Malgré les coups d'éclats, Lemire n'en fait pas trop et reste subtil dans sa retranscription de la tragédie. C'est bien écrit et l'empathie fonctionne à fond avec l'ensemble des personnages dont les réactions sont toutes justifiées et crédibles. L'écrivain aurait pu s'arrêter là, mais il enfonce le clou en prolongeant la déchéance de Buddy Baker. Fou de douleur, ce dernier s'en prend au Parlement du Red qui apprécie mal de se faire sermonner et menacer par un simple humain. La punition ne tarde pas et nous quittons Animal Man complètement seul. La chute est abrupte ou comment passer du statut de héros adulé à celui de paria en quelques cases. Pour les dessins, Steve Pugh est encore au top, et nous démontre, numéro après numéro, qu'il est pour beaucoup dans la réussite de la série. Bref, Animal Man est une valeur sûre des New 52. 

Constantine #2 : Jeff Lemire/Ray Fawkes/Renato Guedes


Même s'il n'était pas transcendant, le premier numéro avait fait (un peu) illusion quant à la capacité des New 52 à capter l'essence du personnage issu de l'univers Vertigo. Malheureusement l'illusion n'aura duré qu'un numéro et l'on déchante très rapidement avec ce #2. Lemire  et (surtout) Fawkes continuent de tisser leur intrigue sur fond de quête d'objet magique vachement destructeur. Constantine est toujours opposé au clan de la Cold Flame, une alliance des magiciens les plus puissants et les plus tarés en activité. Dans ce numéro, il est naturellement opposé à un des représentants de l'alliance puis carrément au Spectre. Lemire et (surtout) Fawkes nous jouent bien la carte du Constantine devant déjouer in extremis les plans d'un méchant et de la mort (deux classiques d'Hellblazer) mais c'est raté. Le copier/coller sur l'univers DC n'impressionne guère (moi le Spectre ne m'a jamais fait trembler), et surtout l'écriture nous pond un Constantine pleurnichard, presque gentillounet, aux antipodes de ce qui a fait la gloire du magicien fumeur. Ce n'est pas merdique, mais on est clairement en droit d'attendre plus d'une série solo dédiée à Constantine. J'espère que la barre sera redressée, d'autant que les dessins de Renato Guedes sont plutôt jolis et retranscrivent de belle manière la maturité du titre. Enfin, le bonhomme est plus doué avec les visages masculins qu'avec les traits féminins qui sont parfois un peu trop anguleux. Mais bon, c'est accessoire. 

Justice League Dark #19 : Lemire/Fawkes/Janin/Cifuentes


Une excellente lecture de ce mois d'avril. Il y a plusieurs motifs de satisfaction pour ce #19. Tout d'abord, je dois dire que le roaster de l'équipe est très enthousiasmant : Frankenstein, Dead Man, Xanadu, Constantine, c'est parfait. Ensuite nous voilà dans un nouvel arc qui nous permet d'oublier la conclusion en demi-teinte de Death of Magic. Fawkes et Lemire se permettent même le luxe de relier leur intrigue à la secte de la Cold Flame introduite dans Constantine #1, et de bien mieux s'en servir, ce qui est presque un comble. En outre les deux écrivains sont particulièrement à l'aise avec tous les personnages de ce groupe de justiciers. Boston Brand est mis un poil avant, entre l'expression  de son sens de l'honneur et d'appartenance à la JLD, et son badinage (bien écrit) avec Mme Xanadu. Cela me touche car j'ai une tendresse particulière pour ce personnage, tellement attachant dans Brightest Day. Enfin, on retrouverait presque le Constantine qu'on aime bien, celui qui se trouve rapidement dans la m...e (l'intro est très efficace), qui en a rien à faire d'interrompre tout le monde à tout bout de champ et qui se permet le luxe d'enquiquiner Swamp Thing. Vous le comprenez, ce début d'arc part sur les chapeaux de roues ce qui procure une certaine ivresse à la lecture. J'en veux pour preuve la déception lorsque l'on doit refermer le fascicule. Le cliffangher ne fait que confirmer ces très bonnes impressions, et je suis impatient quant à la suite concoctée par Lemire et Fawkes. Aux dessins, Janin est assisté par Cifuentes (Detective Comics oblige) mais cela reste stratosphérique. C'est beau, c'est dark, c'est nickel comme d'habitude.  

Bonus New 52 : Batman, art by Alex Maleev

Dans mon dernier billet consacré au #19 (ou 900) de Detective Comics, je vous louais la superbe double-page d'Alex Maleev. J'ai tellement été accroché par le dessin que je me suis mis immédiatement en quête d'une version numérique pour en faire mon fond d'écran. Malheureusement, ma recherche s'avéra infructueuse, à l'exception d'une version en noir et blanc et guère satisfaisante. Mais grâce à twitter et à la gentillesse de l'artiste himself, je peux vous proposer cette fameuse planche. 

Un grand merci à Alex Maleev pour le lien. Enjoy !!


samedi 4 mai 2013

New 52 (Avril 2013) : Detective Comics #19

Detective Comics #19 : What is the 900 ?


J'aurais pu ou du chroniquer ce numéro de Detective Comics en compagnie des autres titres de la Bat-Family. Mais le #19 de Detective Comics est un cap, que dis-je une péninsule, un mastodonte de 80 pages qui dénote parmi ses congénères d'une vingtaine de pages (plus les pubs). Mais que cache ce numéro XXL ? C'est un hommage à peine déguisé au titre historique qui a vu la naissance de Batman. Oui, les New 52 sont un relaunch/reboot, mais ce n'est pas pour autant que l'on doit oublier ce qui a été fait avant. Derrière le mystérieux titre "What is the 900 ?" se cache une des plus grandes énigmes mathématiques depuis le dernier théorème de Fermat. Tentons une soustraction farfelue : 900-19 (dont #0). Cela nous donne 881, soit le nombre exact d'issues de la première série Detective Comics. Donc 881 (v1) + 19 (v2) = joyeux anniversaire ! Bref, l'honneur revient à John Layman de nous orchestrer ce maxi #19 aka #900

The 900 : John Layman/Jason Fabok


Ce n'est pas parce que l'on doit fêter l'anniversaire de quelqu'un, aussi prestigieux soit-il, que l'on doit oublier les affaires courantes. C'est un peu la philosophie adoptée par Layman dans cette première partie. Et oui, il y a des bad guys en liberté dans la ville, et pas des moindres. Emperor Pinguin est toujours aussi retors et malin (en voilà qui a soigneusement préparé son ascension), et Zsasz toujours aussi fou. Mais quel est le rapport avec le #900 ? Et bien le premier se sert du second pour lancer une pandémie de man-bat dans tout Gotham. Assez vicieux comme plan, d'autant que c'est un Batman esseulé, sans sa famille (conséquence du précédent event de Scott Snyder) qui doit résoudre ce merdier. A titre personnel, je ne pense pas que ce soit la meilleure chose qu'ait pu écrire Layman. Les ressorts me semblent plutôt classiques, et je regrette que l'écrivain ait pu expédier aussi rapidement Zsasz et surtout le docteur Langstrom sitôt introduit. Cela dit l'épisode séduit par sa cohérence, car tout est rattaché à la big picture de Detective Comics et le problème que va poser Emperor Pinguin. Numéro après numéro Ogilvy gagne en envergure, et devient une némésis assez crédible. Niveau dessin, on est jamais déçu avec le niveau actuel de Fabok. C'est très beau et très efficace. Quelques effets de découpage sont également bien venus notamment cette page où Batman écrase la tronche de Zsasz avec un jeu sur les cases pour créer un effet de mouvement particulièrement bien trouvé. 

Man-Bat Birth of a Family : John Layman/Andy Clarke


J'accorde la mention très bien à ce titre, parfait négatif du récent Death of The Family. Une espièglerie, un clin d'oeil, une saillie drolatique très appréciable qui montre que l'on ne se prend pas toujours (trop) au sérieux chez DC. Donc merci John Layman pour le grand sourire que cela m'a procuré. Par contre je vais être assez succin sur cet épisode ma foi assez classique. Conséquence directe du final de The 900, John Layman décide donc de dresser le background du couple Langstrom, la création du man-bat, tout en livrant l'épilogue de l'invasion des chauve-souris hostiles pour les deux scientifiques. Layman ne prend vraiment pas de risque, mais la conclusion fonctionne bien, et je crois qu'il ne faut pas aller chercher plus loin que cette impression positive. Andy Clarke s'en sort plutôt bien pour les dessins, avec un trait qui rappelle un peu ce que peut faire Ethan Van Sciver. 

Interlude graphique : sublime double-page d'Alex Maleev. Il doit être assez compliqué aujourd'hui pour les dessinateurs de retravailler l'iconique dans Batman. Et bien mesdames et messieurs, Alex Maleev réinterprète à merveille le thème de Batman et son projecteur. Cela peut sembler banal à première vu, mais entre le contraste de la cape sombre et de la lumière, et l'arrière-plan urbain, le dessinateur a réussi à capter l'essence des liens qui unissent le justicier à sa ville. Dommage que DC n'en fasse pas un poster... 

Bane in War Council : James Tynion IV/Mikel Janin


Ben alors James, c'est un peu ton mois, cet avril 2013. Deux séries régulières, la back-up de Batman, une participation dans le spécial Detective Comics, ça va pépère ! On n'attend pas, mais alors pas du tout ces pages dédiées à Bane. C'est complètement hors sujet avec le contenu récent de Detective Comics. Pour apprécier ces pages, il faut suivre Talon, car ce War Council est une sorte de prélude au #7 (c'est pas moi qui l'écris, mais l'éditeur de DC, donc...). C'est peut-être hors sujet, mais ce sont des pages qui sont pour moi très importantes en tant que travail salutaire pour remettre un peu de cohérence dans la caractérisation bordélique de Bane dans les New 52. Remis en piste dans le Batman The Dark Knight de David Finch et complètement oublié jusqu'au dernier Talon, James Tynion IV fait le lien avec la Cour des Hiboux et l'aftermath de Night of the Owls. Je ne dis pas que c'est génial, mais l'effort de restructuration est vraiment appréciable vu le nombre d'intrigues et de personnages laissés sur le carreau suite aux changements d'équipes scénaristiques (franchement il y a un article à faire sur ces victimes éditoriales). En outre, le personnage gagne en envergure et on retrouve (un peu) le Bane de Knightfall (mais vraiment un peu). Au niveau du dessin, j'aime beaucoup ce que fait Janin sur la JLD. Mais il faut croire que la colorisation est aussi très importante, car j'ai presque trouvé son apport quelconque sur l'épisode, à part sa vision de Bane et une scène de décapitation assez jouissive. 

Mr Combustible in Birdwatching : John Layman/Henrik Jonsson


Ces pages sont presque anecdotiques. L'occasion pour moi de découvrir le fameux Mr Combustible, assez ridicule soit dit en passant. Mais l'ami Layman est expert ès cohérence, et plante son épisode en plein The 900 et sa pandémie de man-bat. En fait, ces quelques pages sont surtout importantes pour le dialogue entre le gaz parlant et le "vrai" Pinguin enfermé à Blackgate. Donc Layman n'a pas oublié son personnage et entre-ouvre déjà les portes d'un come-back.

Gotham's Finest in Through a Blue Lens : John Layman/Jason Masters


Alors là c'est encore plus anecdotique. Layman continue avec les répercutions de The 900, et s'attarde sur un policier blessé par Batman alors qu'il se transformait en man-bat (oui, je sais, il faut suivre). Bref, c'est le passage obligé où l'on ressort le débat sur la légitimité de la démarche du Chevalier Noir et plus globalement du vigilantisme. D'un côté les policiers qui trouvent que c'est un criminel, de l'autre ceux qui pensent que c'est un formidable auxiliaire voire un ange-gardien. Layman nous la joue Gotham Central, c'est pas mal mais ça ne brille pas par son originalité. Le seul mérite est symbolique, à savoir conclure un #900 sur du trivial, de l'ordinaire, en somme ce à quoi nous, pauvres lecteurs mortels, pouvons nous identifier. En quelque sorte, Batman s'apprécie comme ce cadeau universel, offert à toutes et à tous. A nous d'allumer notre propre projecteur et de nous inspirer de ce qu'il incarne (waouou, ça va un peu loin là... je ne demande à personne de mettre des collants ou du spandex, hein !)

New 52 : Bilan d'Avril (2)

Univers Batman 


Talon #7 : Scott Snyder/James Tynion IV/Guillem March


Le moins que l'on puisse dire, c'est que l'on s'ennuie très rarement à la lecture de Talon. James Tynion IV fait souvent preuve de générosité avec son lecteur en livrant des numéros denses. Il fallait probablement ça pour installer un spin-off qui n'avait pas forcément lieu d'être. Il n'en reste pas moins que ce #7 est très réussi. Si je dois faire le bilan de tout ce que l'on y trouve, je suis assez impressionné du nombre d'éléments travaillés par l'écrivain. On trouve enfin l'explication de la posture et du passé de Sebastian, donc on en sait un peu plus sur ce qui se trame avec les hiboux et sur les luttes internes de l'organisation secrète. Comme tout ce beau monde s'explique désormais à Gotham, il ne fallait pas longtemps avant que son gardien pointe le bout de sa cape, et nous avons une belle rencontre au sommet entre Calvin et Batman. Non seulement ça parle dans ce #7, mais ça se bat beaucoup, et l'on a droit à une belle dose d'action : scènes de fuite, de trahison, la palme revenant bien évidemment au combat que doit livrer notre héros à un Bane passablement énervé. Je trouve donc que Tynion IV s'en sort une fois de plus avec les honneurs et je suis à nouveau transporté dans son histoire. Le fait de confronter Calvin à des personnages connus de l'univers batmanien est un choix plutôt payant qui sera, j'espère, récompensé. Du côté des dessins, rien à dire, Guillem March est toujours en forme et c'est très joli. 

Batman The Dark Knight #19 : Gregg Hurwitz/Szymon Kudranski


Nous sommes toujours en plein arc sur le Mad Hatter. Contrairement aux précédents numéros, Gregg Hurwitz a décidé de lever le pied. Ce #19 est en comparaison beaucoup plus calme et se lit comme une sorte de respiration avant la grande explication. Attention, il ne faut pas comprendre qu'il ne s'y passe rien. Bien au contraire, Hurwitz continue de jongler entre le passé du Chapelier et l'avancée de son plan dans le présent, les deux parties étant bien évidemment liées. Je dirais même que toutes les pièces commencent à s'assembler et l'on devine quelle sera la teneur des prochains numéros. Je pourrais d'ailleurs critiquer l'écrivain qui se révèle un poil trop démonstratif ou trop dirigiste dans le dévoilement de ses plans. Pas de twist ou autre développement inattendu au programme, l'histoire avance tranquillement dans des clous un brin trop voyants. Je loue régulièrement le travail d'Ethan Van Sciver (qui signe tout de même la couverture de ce #19). Je dois dire que j'ai été bluffé par son remplaçant Szymon Kudranski. Il y a une rupture d'ambiance dans la série. Le trait de Kudranski me rappelle ainsi furieusement ce qu'avait pu faire David Mack sur Daredevil. La colorisation de Hi-Fi joue aussi un rôle important, et rappelle là aussi le jeu de couleurs adoptés sur les dessins de Maleev dans le même Daredevil. On sort du graphisme classique et blockbuster de Van Sciver, on gagne en onirisme mais également en noirceur. Les dernières pages (en particulier la double-page qui conclut le numéro) sont sublimes et valent vraiment le détour.

Batman #19 : Scott Snyder/Greg Capullo/Danny Miki


Après la "pause" du précédent épisode, retour aux grandes affaires avec l'introduction d'un nouveau grand bad guy de l'univers Batman. C'est au tour de Clayface de se mettre en travers du chevalier noir. Pas grand chose à dire sur cet épisode finalement. Scott Snyder met en exergue l'aspect détective de Batman et comment le héros n'a pas son pareil pour remonter une piste. C'est presque sur les éléments secondaires que l'écrivain se fait le plus remarquer. Pas besoin d'oraison funèbre pour travailler l'émotion que suscite la perte d'un proche. Un souvenir, une scène, une évocation qui s'évanouit dans une eau stagnante suffisent pour montrer combien Bruce Wayne a été touché par cette récente disparition. Un petit mot s'impose sur la structure en elle-même du numéro. Je ne sais pas pourquoi j'ai tiqué sur ce #19 car je suis certain que de nombreux auteurs ont eu recours à la technique. Probablement car ce type de narration commence à m'agacer tant il se répète dans les séries télés. Non pas que les emprunts aux mécanismes propres à la télévision me gênent (au contraire), mais la redondante systématisation des codes m'ennuie. Donc faire : 
1) Une scène choc avec une utilisation hyper étonnante d'un personnage (un gentil qui est méchant, ou un méchant qui est gentil par exemple). 
2) Le fameux "6 jours auparavant" (déclinable en "24 heures avant" "15 minutes plus tôt", etc...
3) Remonter la liste des faits pour que le 1) ne soit plus "hyper étonnant"
ça suffit !!! 
Pour les dessins, c'est le retour de Greg Capullo, et comme toujours avec lui c'est très beau, dynamique, du Batman comme on en redemande tous les mois. 

Back-up story : James Tynion IV/Alex Maleev

On retrouve l'écrivain de Talon sur cette back up qui anticiperait presque le futur titre Superman/Batman de Greg Pak. Nous avons donc un petit exercice de team-up avec les deux icônes de DC. C'est très sympathique et Tynion IV insistant sur les différentes approches qu'ont les deux héros face à un même danger, qui est ici de nature magique. Le tout est illustré à merveille par Alex Maleev dont le trait suggère autant qu'il dévoile, mais décrit parfaitement l'ambiance poisseuse et sombre qui se dégage de ces quelques pages. Suite et fin au prochain numéro. 


 

vendredi 3 mai 2013

New 52 : Bilan d'Avril (1)

Oyez, oyez brave gens ! Je viens de recevoir (enfin !) ma grosse douzaine de comics vo, et pour avril ce ne sera que du DC. Entre le planning Marvel Now de Panini (terminé pour moi les tarifs prohibitifs de Marvel) et les retards sur la série Prophet (Image Comics), il ne me reste que mes petits New 52 pour me laisser bercer par la langue de Shakespeare. Mais mon petit doigt me dit que cette fournée printanière est assez intéressante, puisque ce mois d'avril était placé (selon les propres mots de DC) sous le signe du What The Fuck (si si!). Sans plus tarder, place aux séries Justice League, plus Stormwatch et sans Aquaman #19 (qui n'est pas arrivé à temps, snif). 

Univers Justice League


Stormwatch #19 : Jim Starlin/Yvel Guichet/Jonas Trindade


Alors là mes amis, sonnez les trompettes, c'est LA GROSSE SURPRISE des New 52 pour ce mois d'avril (même si je n'ai pas encore lu les autres titres). Je vous avais fait part de la conclusion catastrophique de Milligan et que j'étais plutôt sceptique sur le passage de relais. Mais on s'en fout, je serais tenté de vous dire, parce que papy Sterlin en a rien à br...r de ce qu'ont pu créer Cornell, Jenkins et Milligan. En six cases (pas cinq, pas sept), il envoie ad patres toute cette équipe de mous du genoux et la remplace par une p...n de New Stormwatch ! Je ne rentrerai pas dans les détails sur ce turnover qui nous la joue encore changements entre lignes temporelles, mais il y a de quoi hurler : MERCI JIM ! Et oui, non seulement l'écrivain nous ressort les vieilles versions d'Apollo et Midnighter, mais en plus il ramène d'entre les morts des figures historiques du Stormwatch d'Ellis (Hellstrike et un Weatherman masqué) et introduit deux nouveaux personnages, ma foi, forts sympathiques (The Weird, Le Bizarre, et Jenny Soul, la version psychic de Jenny Sparks). Alors il ne se passe pas grand chose dans ce #19, ça parle et présente beaucoup, mais quoi de plus normal lorsque l'on doit écrire le plus gros doigt d'honneur qu'il m'ait été permis de lire dans les New 52. J'en tremble encore d'excitation, et la côte de Stormwatch vient de grimper sévère dans mon coeur de fanboy. Et vu l'invité de la dernière page, il y a de quoi s'amuser sur les prochains numéros. Les dessins ? C'est pas mal. Je ne connaissais pas Yvel Guichet, mais c'est plutôt joli, quoiqu'en deça de ce que faisait son prédécesseur sur le titre. En conclusion ce #19 pourrait presqu'être un #1 bis, et les indécis doivent donner leur chance à ce qui sera peut-être la dernière incarnation de feu l'esprit Wildstorm dans les New 52.

Wonder Woman #19 : Azzarello/Sudzuka/Akins


Les mois passent et se ressemblent avec Wonder Woman. Azzarello ne cesse de me surprendre (en bien) et j'ai chaque fois l'impression que le dernier numéro est meilleur que le précédent. Et pourtant il n'y a pas de quoi particulièrement s'enthousiasmer avec ce #19. On est dans un début d'arc pépère, et l'action n'est vraiment pas dominante. Mais l'écrivain réussit tout ce qu'il entreprend. Les scènes avec le Last Born sont effectivement touchantes dans leur simplicité, la rencontre entre le First Born et son oncle est rondement menée, Apollon fait un retour remarqué (il ne m'avait pas semblé aussi charismatique dans les premiers numéros), sans parler du dialogue au sommet entre Hadès et Poséidon à coups de sentences dramatiques. Mais je crois surtout que je suis définitivement conquis par la caractérisation de Wonder Woman. Azzarello s'intéresse beaucoup à Diana (autant sinon plus qu'à son alter ego iconique) et humanise beaucoup ses réactions. Elle est tour à tour émouvante, sincère, ou carrément bad ass (la scène avec Orion, mama mia !). Même s'il ne se passe pas grand chose dans ce dernier numéro, il y a tout de même de sérieuses avancées dans le récit, et il faudra s'attendre à une rencontre assez rapide entre le First Born et Diana. Que du bonheur en perspective pour cette série qui ne cesse de se bonifier et mériterait peut-être la palme de la constance. Au niveau des dessins, on alterne entre les planches d'Akins (magnifiques) et celles de Sudzuka (un peu moins jolies), et c'est très bien pour les mirettes.

Green Arrow #19 : Jeff Lemire/Andrea Sorrentino


Contrairement à Wonder Woman, Green Arrow est en plein arc narratif.  Ce dernier numéro fait donc la part belle à l'action. Lemire démontre qu'il est toujours doué, et le duel Komodo/Arrow est très bien rythmé et pensé. Le découpage est également très réussi et les rebondissements sont maîtrisés (même si à titre personnel je n'aurais pas sorti la psycho girl tout de suite). On reste dans la tonalité de Green Arrow version Lemire c'est-à-dire d'un Olivier Queen qui en prend plein la gueule, et qui est surclassé par des archers concurrents. Sur la trame en elle-même, l'écrivain joue l'alternance entre Magus/Le désert et Komodo/La ville, la première partie devant être la rédemption de cette déchéance qu'est la seconde, mais les trous sont encore profonds pour que le puzzle soit reconstitué. Il m'est donc difficile d'écrire plus sur ce dernier numéro, sinon qu'il se lit vite et qu'il est très agréable. Encore un petit mot sur les dessins d'Andrea Sorrentino. C'est toujours aussi beau, ça traduit parfaitement l'ambiance urbaine et sombre de la série. Il symbolise même plutôt bien l'état intérieur d'un personnage principal qui avance dans le brouillard, morcelé et au bord de la rupture.

jeudi 2 mai 2013

Rencontre/Signature avec Clara Prieur, le Vendredi 03 mai 2013

Rencontre avec Clara Prieur
- lauréate du "Prix de la nouvelle ados" -
le vendredi 3 mai, 17 h 30, à la Librairie Préambule


La librairie Préambule est très heureuse d'accueillir Clara Prieur pour une rencontre lecture signature en compagnie de certains élèves du collège des Gorguettes. Déjà lauréate du prix des collégiens du Printemps du livre, Clara Prieur poursuit son aventure littéraire avec une très belle nouvelle titré "Vertige", prix Clara - Nouvelles d'ados, publiée aux éditions Héloïse d'Ormesson. Ce prix, créé en mémoire d'une adolescente décédée subitement, est destiné
aux adolescents qui aiment lire et écrire. Il est décerné par un jury présidé par Eric Orsenna, et sa vocation est caritative, les bénéfices des ventes étant reversés à l'hôpital  Necker - enfants malades.

Présentation de Clara par Clara :
" Je m'appelle Clara. Ma mère , pianiste, passionnée par la vie de Robert Schumann, m'a donné ce prénom il y a dix-sept ans. Belle coïncidence pour rendre hommage à celle à qui nous dédions nos nouvelles. J'ai commencé à écrire dès que j'ai su tracer les lettres. D'abord des histoire que je racontais à mes petites soeurs le soir, puis des nouvelles rassemblées dans un recueil intitulé "Instants (en)volés" et "Vertige", achevée à quinze ans, dont voici une version. Un vertige qui pourrait être une rêverie , un parfum iodé et enivrant, un roman "impressionniste" dont les mots dessineraient un paysage en pointillé.  J'écris en musique, je danse depuis toute petite, maintenant dans une compagnie, je fais du théâtre et viens de finir le conservatoire de piano. Mais toutes ces activités sont une manière d' "exprimer" , comme si je pouvais écrire avec mon corps, mes doigts, ma voix.
Les mots sont un aboutissements. J'ai besoin de retranscrire tout ce qui rend la sensibilité nue, à vif, semblable à celle d'un enfant.
La tension de la danse dans le corps. La vapeur asphyxiante du silence. Une expression furtive sur un visage comme un mirage. La musique dans laquelle je baigne depuis toujours. Le vent déchaîné et la mer auprès desquels j'ai toujours vécu. Tout ce dont l'intensité me saisit, puissante à en donner le vertige.
"


Images intégrées 5


Témoignage de Clara à l'issu de la remise du prix :


" Que toujours perdure le vertige..."

" Je crois que mes chers co-lauréats ont raconté à merveille les événements
de cette mémorable journée du 25 octobre 2012, et de cette magnifique
soirée du Prix Clara.
Bien sûr, moi aussi je voudrais dire à quel point ce moment a été
exceptionnel. Je suis tentée de multiplier les adjectifs : journée
grandiose, incroyable, euphorique, intense, inespérée, onirique même.
Mais pour ce qui est des faits, je pense que quasiment chaque seconde a été
détaillée de maintes façons alors, au risque de vous décevoir, je ne me
sens pas le cœur à proposer une septième version du déroulement de la
journée. Le Prix Clara a été la réalisation d'une utopie dont j'ai rêvé de
toutes mes forces pendant des années. Ce 25 octobre je l'ai vécu comme une
reconnaissance extraordinaire de ce que je fais depuis toute petite mais
aussi comme une grande chance. Grâce à ce prix nous avons pu être édités.
Et lorsque l'engrenage de la publication s'est mis en œuvre en incluant mon
texte j'ai réalisé à quel point cela faisait une différence indélébile, un
« avant-après » à la fois magique et paradoxal. Les mots que j'ai écrits
sont les mêmes qu'ils soient lus par ma famille ou par des milliers de
personnes, pourtant il y a un monde entre ces deux types de mots. Entre eux
il y a le format adoré du livre bleu et vert du Prix Clara 2012. Les
dorures au milieu desquelles se détache le sourire de mes sœurs et de ma
mère. Nos visages immortalisés. La trajectoire inexorable, sans faille, des
commentaires des lecteurs. Nos voix amplifiées, enregistrées. Des caméras,
nos voix écoutées, réclamées. Des rencontres. La représentation. Les
flashs. Il y a la lumière qui fait plisser les yeux, il y a la multitude.
La multitude. Comme un ventre dans lequel on nous a découpé une porte. Et
une porte majestueuse il faut dire.
J'ai été infiniment heureuse quand j'ai compris que ce moment qui avait
failli ne jamais arriver était bien là, que j'en faisais partie, par un
enchaînement magique de faits. Le temps aurait filé un peu trop vite, cette
dernière journée d'envoi des textes candidats au prix se serait déroulée
différemment, le jury aurait été autre, je n'aurais pas repensé à Vertige,
et ma silhouette se serait transformée lentement sur les pellicules, les
mots seraient restés riches mais stériles. Il aurait suffi d'un infime
détail, et rien n'aurait eu lieu pour moi, l'instant se serait dessiné sans
mémoire. Pourtant je suis là sur cette estrade où il faut que je parle, je
suis aussi en haut de la falaise orange qui surplombe la mer, je suis là où
personne ne me voit, je suis là où personne ne me lit. Il s'agit bien des
mêmes mots, de la même personne. Alors c'est une question de quoi
finalement ? De temps ? De chance ? De talent ? De patience ?
Mais l'hypnose passée, je lève les yeux, je vois des visages souriants, des
tables dressées, des gens apprêtés, qui me regardent, avec insistance,
presque avec curiosité, qui attendent que je dise quelque chose. Il faut
parler, de ce que j'ai écrit il y a presque trois ans, de ces mots, ces
paysages, ces sons-là qui m'avaient semblé éternels et que j'avais voulu
saisir comme l'enfant veut saisir à pleines mains l'eau salée qui glisse
entre les doigts.
Cette journée s'est déroulée à une échelle différente.
Le temps avait pris une consistance différente.
Et les mots l'avaient imité en se reproduisant à l'infini sur les pages.
Ce 25 octobre, je suis heureuse. Des passionnés d'écriture tout autour de
moi. J'ai la chance d'être publiée. Du sel iodé reste au creux de la paume.
À l'imprimerie, le  papier, à toute vitesse, devient une couche
imperméable. L'eau se passe de mains en mains étanches. L'enfant englouti
sous les vagues, la tempête ayant lavé la plage, l'eau s'étant évaporée,
l'instant demeure... ne serait-ce qu'un goût salé dans la bouche dont on se
souvient.
Merci aux éditions Héloïse d'Ormesson, aux parents de Clara, à tous ceux
qui soutiennent ce prix.
"

Clara Prieur - 7 janvier 2013

Images intégrées 1Images intégrées 2Images intégrées 3Images intégrées 4




Nous vous attendons nombreux vendredi 3 mai, à partir de 17 h 30 à la
librairie.
Préambulement votre

mercredi 1 mai 2013

Crime d'Honneur, d'Elif Safak

Après Hakan Günday (et lisez-le, vraiment), nouveau détour par la littérature turque avec Elif Safak. Et quand j'écris "littérature turque", les pincettes suggérées par les guillemets sont justifiées. En ouvrant ce Crime d'honneur, le lecteur attentif observera cette étrange mention "traduction de l'anglais (Turquie) par Dominique Letellier". Avec Elif Safak les choses ne sont jamais simples puisque la romancière écrit en alternant le turc et l'anglais. Une posture qui peut surprendre, mais qui correspond au style que s'est forgé Safak depuis quelques années. Plus que quiconque, l'auteure incarne ce que serait l'avatar de l'écrivain moderne : inspirée par les classiques de la littérature mais bien plus prolifique que ses derniers, fière de sa religiosité et adepte de l'happening artistique, attachée aux traditions culturelles tout en investissant massivement médias et autres réseaux sociaux. Il n'est guère étonnant que la Turquie ait pu produire une telle romancière, puisque ce pays est continuellement tiraillé par cette dialectique entre la tradition et la technique, le repli identitaire et l'ouverture, le passé et la présent, et dont la synthèse littéraire me semble plutôt fructueuse. Que ce soit avec la Bâtarde d'Istanbul ou Bonbon Palace, les deux romans qui ont révélé Elif Safak auprès du lectorat francophone, on pouvait observer ce dialogue entre l'univers chatoyant, bigarré d'un Istanbul orientalisé, et une science anglo-saxonne de la caractérisation et du récit. Deux romans à la vitalité étonnante, et qui, quelque part, ont pu résonner avec ce qui s'impose comme l'image d’Épinal de la Turquie, à savoir un pays à cheval entre Orient et Occident. 

Cela faisait quelques temps que j'avais "lâché" Elif Safak, entre ses déclarations chocs (opération marketing ?) et autres propagandes déguisées pour le parti actuellement au pouvoir en Turquie. Mais, l'envie m'a soudain pris d'ouvrir Crime d'honneur et de renouer avec l'univers de l'auteure turque. Comme son titre français le suggère, il est bien question d'un crime d'honneur. Ou plutôt le roman remonte dans la généalogie de cette famille kurdo-turco-anglaise pour décrire tous le processus qui amène Iskender à tuer sa propre mère. Mais avec Elif Safak, les choses ne sont jamais simples, et l'auteure a décidé de pimenter son roman en adoptant la structure narrative du puzzle. Le récit alterne continuellement les points de vue, chaque chapitre étant l'occasion de s'attarder sur un passage marquant, un tournant, un choix, un moment déterminant dans les histoires personnelles. Lire Crime d'honneur est un embarquement littéraire sur cette rivière décousue qu'est la vie, symbolisée par ce ballottement entre les périodes (des années 40 jusqu'aux années 90), les lieux (Londres, Istanbul, le Kurdistan turc) et les personnages (Adem le père, Pembe et Jamila les soeurs jumelles, Iskender/Esma/Yunus les enfants). Cette structure popularisée au cinéma par le 21 grammes d'Inarritu, devient courante dans la littérature. Je l'avais récemment appréciée chez Jennifer Egan et son Qu'avons-nous fait de nos rêves ?, je l'ai à nouveau adorée avec Crime d'honneur. On pourrait croire que le puzzle sera fastidieux et opaque, qu'il va perdre le lecteur et le laisser sur le bas-côté en cours de route. Au contraire, il procure une rythmique entraînante à la narration, ce qui se traduit par une furieuse envie d'avancer dans l'histoire, d'autant que cette dernière ne cesse de s'éclaircir tout en gagnant en densité. Que l'on me comprenne bien, on ne lit pas Crime d'honneur, on le dévore. Un constat qui peut faire douter de la qualité d'un texte, car derrière le vernis de la virtuosité, le sceptique soupçonne la souillure du page-turner. Je laisse le lecteur juger de l'éventuel péché. Safak ne possède certainement pas la plus belle plume de notre ère littéraire (restons lucides), mais elle est incontestablement une conteuse de génie. Et Crime d'honneur est un conte merveilleux, structuré et mené de bout en bout d'une main de maître par l'écrivaine. 

Le puzzle implique de maîtriser un deuxième talent littéraire : la science du personnage. Varier les points de vue, alterner les épisodes demande en effet de la part de l'écrivain un certain effort de caractérisation. Chaque personnage se doit d'être traité en détail et avec minutie ; chaque personnage doit avoir sa propre profondeur pour que le lecteur puisse s'y identifier. Le puzzle doit se transfigurer en symphonie, et chaque personnage est un instrument qui enrichit la partition tout en participant à l'équilibre harmonique de l'ensemble. Force est de constater que nous retrouvons bien l'auteure de la Bâtarde d'Istanbul et de Bonbon Palace. Elif Safak a produit un bel exercice d'écriture pour composer ces différentes voix (les pages d'Iskender en prison sont à ce point saisissantes). Conséquence de cette réussite, tous les personnages sont attachants. Et je dis bien tous. On les aime dans leur totalité, c'est-à-dire avec leurs forces et leurs faiblesses, leurs éclats et leurs échecs dramatiques, leur courage et leur résignation.  Elif Safak a d'ailleurs choisi de titrer son roman Iskender en turc, mettant au premier plan le responsable du matricide. Ce n'est donc pas tant de l'acte en lui-même que de l'évolution des personnages dont il est question dans le livre. En comparaison, le titre choisi par Phébus me semble un tantinet racoleur (même face au simple Honour de l'édition originale), surtout lorsque l'on sait que le crime d'honneur est un des stigmates qui collent à la peau des communautés turques. Certes c'est un sujet développé, mais c'est une thématique finalement très secondaire. Il en va de même pour les autres considérations politico-sociales. Le roman met en scène des immigrés dans une Angleterre pré-Thatchérienne, et pourtant le texte ne disserte guère sur les conséquences de l'immigration que ce soit l'acculturation, le racisme ou le repli communautariste. Ce dernier phénomène aurait du occuper une place prépondérante dans le roman (surtout si on le titre Crime d'honneur), mais il n'est que suggéré au travers d'un personnage quelque peu ambigu. Ne cherchez pas non plus un traitement en profondeur de la question politique, puisque le monde des squats marxistes est déconstruit par le regard d'un jeune enfant. Pour être plus exact, il faudrait préciser que tous ces éléments méta-textuels sont présents, mais comme une nécessaire contextualisation. Il fallait bien un décor pour que les protagonistes puissent prendre vie mais ce dernier est finalement assez neutre. En somme Elif Safak préfère la mise en scène à la scène elle-même.

S'il faut s'attarder sur les personnages, c'est que tout passe par eux dans ce roman. Ils sont à la fois la colonne vertébrale du récit, mais surtout les vecteurs de l'émotion. Impossible de ne pas louer la générosité de l'auteure sur ce point. Tout le spectre émotionnel est ainsi restitué avec une grande justesse. Elif Safak retranscrit à la perfection la naissance de l'amour, et les maladresses des personnages peu habituées à le ressentir. L'auteure est à l'aise pour capter les mouvements ou les sensations fugaces, autant de micro-manifestations de ces immenses passions. J'accorderais une mention toute particulière aux chapitres dédiés au petit Yunus. Se fondre dans les yeux d'un enfant est un jeu d'équilibriste périlleux où l'innocence peut se transformer en sensiblerie exagérée, où la pureté des sentiments peut dériver sur une mièvrerie rapidement insupportable. Rien de tel dans Crime d'honneur où l'on rit, on pleure, on s'égare, on s'émeut en compagnie de ce petit garçon, mascotte presque surréelle d'un squat marxisto-punk. C'est encore dans ces personnages que l'on ressent toute la personnalité et même l'intimité de l'écrivain. Lorsque l'on connaît l'attachement de cette dernière à la tradition des guérisseurs en Turquie (notamment à sa grand-mère), difficile de ne pas faire le lien avec le personnage de Jamila, sublime femme indépendante vivant repliée dans les montagnes du Kurdistan. Quelle part d'Elif Safak se retrouve dans la jeune Esma, soeur du meurtrier, narratrice indirecte de ce roman et dont la vocation est la littérature ? Tout ceci est probablement pure spéculation, mais il y a une coloration très personnelle dans Crime d'honneur qu'il est impossible d'ignorer. 

Mesurons nos superlatifs pour conclure sur Crime d'honneur. Certes ce n'est pas le texte le plus brillamment écrit. Certes il n'a pas cette profondeur sociologique ou anthropologique que d'aucuns pourraient regretter. Mais ne pourrait-on pas aimer le récit pour le récit ? Je pense que oui. Si l'histoire est suffisamment émouvante et entraînante, le travail est (en partie) accompli. Quitte à me répéter, Elif Safak est bien une conteuse de génie , et il serait vraiment dommage de passer à côté de son dernier roman qui garantit une lecture gourmande et délicieuse dans sa générosité.